BAKOUNINE, Michel. Dieu et l’Etat (05) Idéalisme et matérialisme

ItalieAllemagneBAKUNIN, Mihail Aleksandrovič (1814-1876)France. 19e sièclePhilosophie. MatérialismePhilosophie. IdéalismeBAKUNIN, Mihail Aleksandrovič (Premoukhino, gouvernement de Tver, aujourd’hui Kalinine, Russie 18 mai 1814 - Berne, Suisse, 1/7/1876)
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La puissance du sentiment collectif ou de l’esprit public est déjà très sérieuse aujourd’hui. Les hommes les plus capables de commettre des crimes osent rarement le défier, l’affronter ouvertement. Ils chercheront à la tromper, mais ils se garderont bien de la brusquer à moins qu’ils ne se sentent appuyés au moins par une minorité quelconque. Aucun homme, quelque puissant qu’il se croie, n’aura jamais la force de supporter le mépris unanime de la société, aucun ne saurait vivre sans se sentir soutenu par l’assentiment et l’estime au moins d’une partie quelconque de cette société. Il faut qu’un homme soit poussé par une immense et bien sincère conviction pour qu’il trouve en lui le courage d’opiner et de marcher contre tous, et jamais un homme égoïste, dépravé et lâche n’aura ce courage-là.
Rien ne prouve mieux la solidarité naturelle et fatale, cette loi de sociabilité qui relie tous les hommes, que ce fait, que chacun de nous peut constater, chaque jour, et sur lui-même et sur tous les hommes qu’il connaît. Mais si cette puissance sociale existe, pourquoi n’a-t-elle pas suffi, jusqu’à l’heure qu’il est, à moraliser, à humaniser les hommes ? À cette question, la réponse est très simple : parce que, jusqu’à l’heure qu’il est, elle n’a point été humanisée elle-même, et elle n’a point été humanisée jusqu’ici parce que la vie sociale dont elle est toujours la fidèle expression est fondée, comme on sait, sur le culte divin, non sur le respect humain, sur l’autorité, non sur la liberté, sur le privilège, non sur l’égalité, sur l’exploitation, non sur la fraternité des hommes, sur l’iniquité et. le mensonge, non sur la justice et sur la vérité. Par conséquent son action réelle, toujours en contradiction avec les théories humanitaires qu’elle professe, a exercé constamment une influence funeste et dépravante, non morale. Elle ne comprime pas les vices et les crimes, elle les crée. Son autorité est par conséquent une autorité divine antihumaine, son influence est malfaisante et funeste. Voulez-vous les rendre bienfaisantes et humaines ? Faites la Révolution sociale. Faites que tous les besoins deviennent réellement solidaires. que les intérêts matériels et sociaux de chacun deviennent conformes aux devoirs humains de chacun. Et, pour cela, il n’est qu’un seul moyen : détruisez toutes les institutions de l’inégalité, fondez l’égalité économique et sociale de tous, et sur cette base s’élèvera la liberté, la moralité, l’humanité solidaire de tout le monde.
Je reviendrai encore une fois sur cette question. la plus importante du socialisme.
Oui, l’idéalisme en théorie a pour conséquence nécessaire le matérialisme le plus brutal dans la pratique ; non sans doute pour ceux qui le prêchent de bonne foi ; le résultat ordinaire, pour ceux-là, est de voir frappés de stérilité tous leurs efforts ; mais pour ceux qui s’efforcent de réaliser leurs préceptes dans la vie, pour la société tout entière, en tant qu’elle se laisse dominer par les doctrines idéalistes.
Pour démontrer ce fait général et qui peut paraître étrange de prime abord, mais qui s’explique naturellement, lorsqu’on y réfléchit davantage, les preuves historiques ne manquent pas. Comparez les deux dernières civilisations du monde antique, la civilisation grecque et la civilisation romaine. Laquelle est la civilisation la plus matérialiste, la plus naturelle par son point de départ, et la plus humainement idéale dans ses résultats ? La civilisation grecque. Laquelle est au contraire la plus abstraitement idéale à son point de départ, sacrifiant la liberté matérielle de l’homme à la liberté idéale du citoyen, représentée par l’abstraction du droit juridique, et le développement naturel de la société humaine à l’abstraction de l’État, et laquelle est la plus brutale dans ses conséquences ? La civilisation romaine sans doute. La civilisation grecque, comme toutes les civilisations antiques, y compris celle de Rome, a été exclusivement nationale, il est vrai, et a eu pour base l’esclavage. Mais, malgré ces deux immenses défauts historiques, elle n’en a pas moins conçu et réalisé, la première, l’idée de l’humanité ; elle a ennobli et réellement idéalisé la vie des hommes ; elle a transformé les troupeaux humains en associations libres d’hommes libres ; elle a créé les sciences, les arts, une poésie, une philosophie immortelles et les premières notions du respect humain, par la liberté. Avec la liberté politique et sociale, elle a créé la libre pensée. Et à la fin du Moyen Âge, à l’époque de la Renaissance, il a suffi que quelques Grecs émigrés apportassent quelques-uns de ses livres immortels en Italie, pour que la vie, la liberté, la pensée, l’humanité, enterrées dans le sombre cachot du catholicisme fussent ressuscitées. L’émancipation humaine, voilà donc le nom de la civilisation grecque. Et le nom de la civilisation romaine ? C’est la conquête, avec toutes ses conséquences brutales. Et son dernier mot ? La toute-puissance des Césars. C’est l’avilissement et l’esclavage des nations et des hommes.
Et aujourd’hui encore, qu’est-ce qui tue, qu’est-ce qui écrase brutalement, matériellement, dans tous les pays de l’Europe, la liberté et l’humanité ? C’est le triomphe du principe césarien ou romain.
Comparez maintenant deux civilisations modernes : la civilisation italienne et la civilisation allemande. La première représente sans doute, dans son caractère général, le matérialisme ; la seconde représente, au contraire, tout ce qu’il y a de plus abstrait, de plus pur et de plus transcendant en fait d’idéalisme. Voyons quels sont les fruits pratiques de l’une et de l’autre.
L’Italie a déjà rendu d’immenses services à la cause de l’émancipation humaine. Elle fut la première qui ressuscita et qui appliqua largement le principe de la liberté en Europe, et qui rendit à l’humanité ses titres de noblesse : l’industrie, le commerce, la poésie, les arts, les sciences positives et la libre pensée. Écrasée depuis par trois siècles de despotisme impérial et papal, et traînée dans la boue par sa bourgeoisie gouvernante, elle paraît aujourd’hui, il est vrai. bien déchue en comparaison de ce qu’elle a été. Et pourtant, quelle différence si on la compare à l’Allemagne ! En Italie, malgré cette décadence, espérons-le, passagère, on peut vivre et respirer humainement, librement, entouré d’un peuple qui semble être né pour la liberté. L’Italie, même bourgeoise, peut vous montrer avec orgueil des hommes comme Mazzini et comme Garibaldi. En Allemagne, on respire l’atmosphère d’un immense esclavage politique et social, philosophiquement expliqué et accepté par un grand peuple, avec une résignation et une bonne volonté réfléchies.
Ses héros — je parle toujours de l’Allemagne présente, non de l’Allemagne de l’avenir, de l’Allemagne nobiliaire, bureaucratique, politique et bourgeoise, non de l’Allemagne prolétaire —, ses héros sont tout l’opposé de Mazzini et de Garibaldi : ce sont aujourd’hui Guillaume 1 er , le féroce et naïf représentant du Dieu protestant, ce sont MM. Bismarck et Moltke, les généraux Manteuffel et Werder. Dans tous ses rapports internationaux, l’Allemagne, depuis qu’elle existe, a été lentement, systématiquement envahissante, conquérante, toujours prête à étendre sur les peuples voisins son propre asservissement volontaire ; et depuis qu’elle s’est constituée en puissance unitaire, elle est devenue une menace, un danger pour la liberté de toute l’Europe. Le nom de l’Allemagne, aujourd’hui, c’est la servilité brutale et triomphante.

Pour montrer comment l’idéalisme théorique se transforme incessamment et fatalement en matérialisme pratique, il n’y a qu’à citer l’exemple de toutes les Églises chrétiennes, et naturellement, avant tout, celui de l’Église apostolique et romaine. Qu’y a-t-il de plus sublime, dans le sens idéal, de plus désintéressé, de plus détaché de tous les intérêts de cette terre, que la doctrine du Christ prêchée par cette Église, et qu’y a-t-il de plus brutalement matérialiste que la pratique constante de cette même Église, dès le huitième siècle, alors qu’elle a commencé de se constituer comme puissance ? Quel a été et quel est encore l’objet principal de tous ses litiges contre les souverains de l’Europe ? Les biens temporels, les revenus de l’Église, d’abord, et ensuite la puissance temporelle les privilèges politiques de l’Église. Il faut rendre cette justice à l’Eglise, qu’elle a été la première à découvrir, dans l’histoire moderne,
cette vérité incontestable, mais très peu chrétienne, que la richesse et la puissance. l’exploitation économique et l’oppression politique des masses, sont les deux termes inséparables du règne de l’idéalité divine sur la terre, la richesse consolidant et augmentant la puissance, et la puissance découvrant et créant toujours de nouvelles sources de richesses, et toutes les deux assurant, mieux que le martyre et la foi des apôtres, et mieux que la grâce divine, le succès de la propagande chrétienne. C’est une vérité historique que l’Eglise ou plutôt les Eglises protestantes ne méconnaissent pas non plus. Je parle naturellement des Églises indépendantes de l’Angleterre, de l’Amérique et de la Suisse, non des Églises asservies del’Allemagne. Celles-ci n’ont point d’initiative propre : elles font ce que leurs maîtres, leurs souverains temporels, qui sont en même temps leurs chefs spirituels, leur ordonnent de faire. On sait que la propagande protestante, celle de l’Angleterre et de l’Amérique surtout, se rattache d’une manière très étroite à la propagande des intérêts matériels, commerciaux de ces deux grandes nations ; et l’on sait aussi que cette dernière propagande n’a point du tout pour objet l’enrichissement et la prospérité matérielle des pays dans lesquels elle pénètre, en compagnie de la parole de Dieu, mais bien l’exploitation de ces pays, en vue de l’enrichissement et de la croissante prospérité matérielle de certaines classes, à la fois très exploitantes et très pieuses, dans leur propre pays.
En un mot, il n’est point du tout difficile de prouver, l’histoire en main, que l’Église, que toutes les Églises, chrétiennes et non chrétiennes, à côté de leur propagande spiritualiste, et probablement pour en accélérer et en consolider le succès, n’ont jamais négligé de s’organiser en grandes compagnies pour l’exploitation économique des masses, du travail des masses, sous la protection et avec la bénédiction directes et spéciales d’une divinité quelconque ; que tous les États qui, à leur origine, comme on sait, n’ont été, avec toutes leurs institutions politiques et juridiques et leurs classes dominantes et privilégiées, rien que des succursales temporelles de ces différentes Eglises, n’ont eu également pour objet principal que cette même exploitation au profit des minorités laïques, indirectement légitimée par l’Eglise ; et qu’en général l’action du bon Dieu et de toutes les idéalités divines sur la terre a finalement abouti, toujours et partout, à fonder le matérialisme prospère du petit nombre sur l’idéalisme fanatique et constamment affamé des masses.
Ce que nous voyons aujourd’hui en est une preuve nouvelle. À l’exception de ces grands coeurs et de ces grands esprits fourvoyés que j’ai nommés plus haut, qui sont aujourd’hui les défenseurs les plus acharnés de l’idéalisme ? D’abord ce sont toutes les cours souveraines. En France c’est Napoléon III et son épouse madame Eugénie ; ce sont tous leurs ci-devant ministres, courtisans et ex-maréchaux, depuis Rouher et Bazaine jusqu’à Fleury et Piétri ; ce sont tous ces hommes et toutes ces femmes de cette cour impériale et de l’officialité impériale, qui ont si bien idéalisé et sauvé la France. Ce sont leurs journalistes et leurs savants : les Cassagnac, les Girardin, les Duvernois, les Veuillot, les Leverrier, les Dumas... C’est enfin la noire phalange des jésuites et des jésuitesses innombrables ; c’est toute la noblesse et toute la haute et moyenne bourgeoisie de la France. Ce sont les doctrinaires libéraux et les libéraux sans doctrine : les Guizot, les Thiers, les Jules Favre, les Pelletan et les Jules Simon, tous défenseurs acharnés de l’exploitation bourgeoise. En Prusse, en Allemagne, c’est Guillaume 1er, le vrai démonstrateur actuel du bon Dieu sur la terre ; ce sont tous ses généraux. tous ses officiers poméraniens et autres, toute son armée qui, forte de sa foi religieuse, vient de conquérir la France de la manière idéale que l’on sait. En Russie. C’est le tsar et naturellement toute sa cour ; ce sont les Mouraviev et les Bergh, tous les égorgeurs et les pieux convertisseurs de la Pologne. Partout, en un mot, l’idéalisme, religieux ou philosophique, l’un n’étant rien que la traduction plus ou moins libre de l’autre, sert aujourd’hui de drapeau à la force matérielle. sanguinaire et brutale, à l’exploitation matérielle éhontée ; tandis qu’au contraire le drapeau du matérialisme théorique, le drapeau rouge de l’égalité économique et de la justice sociale, est soulevé par l’idéalisme pratique des masses opprimées et affamées, tendant à réaliser la plus grande liberté et le droit humain de chacun dans la fraternité de tous les hommes sur la terre.
Qui sont les vrais idéalistes, les idéalistes non de l’abstraction, mais de la vie, non du ciel, mais de la terre, et qui sont les matérialistes ?
Il est évident que l’idéalisme théorique ou divin a pour condition essentielle le sacrifice de la logique, de la raison humaine, la renonciation à la science. On voit, d’un autre côté, qu’en défendant les doctrines idéales, on se trouve forcément entraîné dans le parti des oppresseurs et des exploiteurs des masses populaires. Voilà deux grandes raisons qui sembleraient devoir suffire pour éloigner de l’idéalisme tout grand esprit, tout grand coeur. Comment se fait-il que nos illustres idéalistes contemporains, auxquels, certainement, ce ne sont ni l’esprit, ni le coeur, ni la bonne volonté qui manquent, et qui ont voué leur existence entière au service de l’humanité, comment se fait-il qu’ils s’obstinent à rester dans les rangs des representants d’une doctrine désormais condamnée et déshonorée ?
Il faut qu’ils y soient poussés par une raison très puissante. Ce ne peut être ni la logique ni la science, puisque la logique et la science ont prononcé leur verdict contre la doctrine idéale. Ce ne peuvent être non plus des intérêts personnels, puisque ces hommes sont infiniment élevés au-dessus de tout ce qui a nom intérêt personnel. Il faut donc que ce soit une puissante raison morale. Laquelle ? Il ne peut y en avoir qu’une : ces hommes illustres pensent sans doute que les théories ou les croyances idéales sont essentiellement nécessaires à la dignité et à la grandeur morale de l’homme, et que les théories matérialistes, par contre, le rabaissent au niveau des bêtes.
Et si c’était le contraire qui fût vrai ?
Tout développement, ai-je dit, implique la négation du point de départ. La base ou le point de départ, selon l’école matérialiste, étant matériel, la négation doit en être nécessairement idéale. Partant de la totalité du monde réel, ou de ce qu’on appelle abstractivement la matière, elle arrive logiquement à l’idéalisation réelle, c’est-à-dire à l’humanisation, à l’émancipation pleine et entière de l’humaine société. Par contre, et par la même raison, la base et le point de départ de l’École idéaliste étant idéaux, elle arrive forcément à la matérialisation de la société, à l’organisation d’un despotisme brutal et d’une exploitation inique et ignoble, sous la forme de l’Église et de l’État. Le développement historique de l’homme, selon l’Ecole matérialiste, est une ascension progressive ; dans le système des idéalistes, il ne peut être qu’une chute continue.
Quelque question humaine qu’on veuille considérer, on trouve toujours cette même contradiction essentielle entre les deux écoles. Ainsi, comme je l’ai déjà fait observer, le matérialisme part de l’animalité humaine pour constituer l’humanité : l’idéalisme part de la divinité pour constituer l’esclavage, pour condamner les masses à une animalité sans issue. Le matérialisme nie le libre arbitre, et il aboutit à la constitution de la liberté ; l’idéalisme, au nom de la dignité humaine, proclame le libre arbitre, et, sur les ruines de toute liberté, il fonde l’autorité. Le matérialisme repousse le principe d’autorité, parce qu’il le considère, avec beaucoup de raison, comme le corollaire de l’animalité, et qu’au contraire le triomphe de l’humanité, qui est selon lui, le but et le sens principal de l’histoire, n’est réalisable que par la liberté. En un mot, dans quelque question que ce soit, vous trouverez les idéalistes toujours en flagrant délit de matérialisme pratique, tandis qu’au contraire vous verrez les matérialistes poursuivre et réaliser les aspirations, les pensées les plus largement idéales.

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