Jacquier, Charles. "Marcel Martinet ou l’orgueil de la fidélité"

Extrait

JACQUIER, Charles (1955/09/01 - ....)DURKHEIM, Émile (1858-1917)BERGSON, Henri (1859-1941)MARTINET, MarcelROLLAND, RomainPolitique. Partis socialistes et socialistes

A Contretemps N° 19 (mars 2005)

Depuis longtemps, l’ensemble du mouvement socialiste voit dans la guerre une conséquence du capitalisme, mais se divise sur les moyens de s’y opposer [1]. Au congrès de l’Internationale ouvrière socialiste de Stuttgart (18-24 août 1907) - la IIe Internationale -, une motion de synthèse inspirée par Jean Jaurès et adoptée à l’unanimité déclare :

“ Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, [les socialistes] ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. ”

En 1910, au congrès de Copenhague, l’examen d’une proposition du député travailliste Keir Hardie et du socialiste français Edouard Vaillant préconisant la grève générale afin de paralyser la mobilisation en cas de guerre est renvoyée au congrès qui aurait dû se dérouler à Vienne trois ans plus tard. Il fut repoussé, en août 1914, afin de coïncider avec le vingt-cinquième anniversaire de la fondation de la IIe Internationale. Ce sera le “ congrès manqué ” (Georges Haupt) qui devait décider des moyens appropriés pour lutter contre les dangers de guerre. En France, où la tradition révolutionnaire perdure, l’on ne s’embarrasse pas des hésitations de la social-démocratie allemande en mal de respectabilité. Ainsi à la conférence extraordinaire

des Bourses du travail et des fédérations de la CGT (octobre 1911), une motion proclame :

“ A toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent, sans délai, répondre par la grève générale révolutionnaire. ”

Deux semaines avant la mobilisation générale, une résolution du congrès national du Parti socialiste (14-16 juillet 1914) préparant le congrès international de Vienne réaffirme :

“ Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre, et pour imposer aux gouvernements le recours à l’arbitrage, le congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés, ainsi que l’agitation et l’action populaires sous les formes les plus actives. ”

Le 4 août, avec le discours de Léon Jouhaux, le secrétaire général de la CGT, sur la tombe de Jaurès, les leaders socialistes et syndicaux passent des menaces de grève générale à l’Union sacrée. L’on voit aussi, après la défaite de Charleroi, deux socialistes entrer au gouvernement le 26 août : Jules Guesde devient ministre d’Etat et Marcel Sembat ministre des Travaux publics (Léon Blum est son chef de cabinet), tandis que Gustave Hervé, qui, quelques années auparavant, prônait l’insurrection et voulait planter le drapeau tricolore dans le fumier, transforme la Guerre sociale en la Victoire... L’entrée en guerre et ces ralliements massifs à l’Union sacrée laissent désemparée une poignée de militants internationalistes qui ne veulent pas renoncer. Ainsi Pierre Monatte et Alphonse Merrheim formulent “ l’initiale protestation du monde prolétaire français contre la guerre ” (Raymond Lefebvre). L’un d’entre eux, Alfred Rosmer, raconte :

“ Dans ce Paris vide et bouleversé, nous entreprîmes, Monatte et moi, la recherche des îlots de résistance qui pouvaient exister (...) Un jour, au retour de nos décevantes pérégrinations, nous trouvâmes un mot de Marcel Martinet. Il était venu assez récemment chez nous, mais très informé des questions et de l’action ouvrières, il nous avait tout de suite apporté un concours actif. Ses quelques lignes disaient en substance : “ Est-ce que je suis fou ? Ou les autres ? ” Nous allâmes chez lui sans tarder. C’était la première fois que nous touchions la terre ferme : nous en éprouvions une grande joie. Martinet fut dès lors de toutes nos entreprises, étroitement associé à notre travail : il sera le poète de ces temps maudits. ” [2]

Exempté de service militaire pour raison de santé, Martinet reste à Paris et entreprend une correspondance avec Romain Rolland dès la fin octobre 1914, ce dernier résidant alors en Suisse. Il y publie Au-dessus de la mêlée, premier signe tangible d’une résistance à la marée chauvine dans les milieux intellectuels - une marée unanime aux accents nauséabonds venant de tous les secteurs de l’intelligentsia qui mêlait un nationalisme revanchard à un racialisme pseudo-scientifique.

Marcel Martinet et Romain Rolland

L’on a du mal aujourd’hui à imaginer quelle a pu être l’ampleur de “ la grande courbure de la production intellectuelle de guerre devant l’horreur guerrière ” et “ la facilité avec laquelle les penseurs, les universitaires, les spécialistes des sciences sociales [glissèrent] aussi vite que les littérateurs sur la pente du journalisme de propagande, de la pensée intoxiquée et intoxicatrice ” [3]. Elle touche jusqu’aux anciens dreyfusards ayant fait carrière dans l’Université qui se regroupent dans un Comité d’études et de documents sur la guerre dont le secrétaire est Emile Durkheim et dont les respectables membres sont Charles Andler - un proche de Lucien Herr au moment de l’Affaire -, Joseph Bédier, un professeur de littérature et d’histoire médiévales du Collège de France, le philosophe Henri Bergson, l’historien Charles Seignobos, etc. Il va de soi que le même phénomène se retrouve dans les pays du camp adverse où les mêmes causes produisent les mêmes effets, ainsi qu’en témoigne la pièce de Karl Kraus, les Derniers Jours de l’humanité, dont le message, “ hormis le côté prophétique et apocalyptique, ne diffère guère de ce que, très courageusement, a accompli l’équipe du Canard enchaîné de 1916 à 1918 ” [4]. Pour des hommes comme Martinet, cette propagande outrancière et omniprésente devient l’expression que l’on connaît : le bourrage de crâne [5]. Pour s’y opposer quelques militants se retrouvent à la petite boutique de la Vie ouvrière sise au coin de la rue de la Grange-aux-Belles et du quai de Jemmapes, à Paris. L’un de ses participants, Raymond Lefebvre, en a donné une description forte et fidèle :

"On se bornait à tisonner tristement les restes refroidis de l’Internationale"

“ On se bornait à tisonner tristement les restes refroidis de l’Internationale ; à dresser, d’une mémoire amère, la liste immense de ceux qui avaient failli ; à entrevoir avec une clairvoyance inutile la longueur d’une lutte d’usure où seule serait vaincue la civilisation. Un orgueil sombre nous restait. L’orgueil de la fidélité à la foi, l’orgueil de résister au déferlement de la sottise, sous laquelle, Romain Rolland seul excepté, les fronts les plus puissants s’étaient vautrés. Rosmer, le poète Martinet, Trotski, Guilbeaux, Merrheim et deux ou trois autres dont j’ignore les noms, nous avons su, en plein Paris, être à la fois parmi les derniers Européens de la belle Europe intelligente que le monde venait de perdre à jamais, et les premiers hommes d’une Internationale future dont nous gardions la certitude. Nous formions la chaîne entre les deux siècles... Oui... ce sont là des souvenirs d’orgueil. ” [6]

Martinet participe également aux réunions de la Société d’études documentaires et critiques sur les origines de la guerre, animée par Mathias Morhardt et Georges Demartial, et au Comité pour la reprise des relations internationales créé après la conférence de Zimmerwald, en septembre 1915. À partir de l’été 1916, il collabore régulièrement à l’Ecole de la Fédération, nouveau nom de l’Ecole émancipée, l’organe de la Fédération des syndicats d’instituteurs, y tenant une rubrique intitulée “ La semaine ”, revue des faits marquants, augmentée de réflexions qui traduisaient à la fois une grande lucidité et une non moins grande fermeté de convictions. En décembre 1916, il est inquiété par le ministère de l’Intérieur et menacé de perdre son emploi suite à sa rédaction d’une “ pétition sur les buts de guerre de la France ”. L’année suivante, son recueil de poèmes, les Temps maudits, paraît en Suisse grâce à Henri Guilbeaux et à Romain Rolland. Ce dernier considère qu’il s’agit de “ l’œuvre la plus poignante de la guerre ”.

[1Lire Georges Lefranc, le Mouvement socialiste sous la Troisième République, tome I (1875-1920), Paris, Payot, 1977.

[2Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la guerre. De l’Union sacrée à Zimmerwald, Paris, Librairie du travail, 1936. p. 211-212. Les Temps maudits, de Marcel Martinet, ont été réédités par Agone (2003).

[3René Lourau, Le Lapsus des intellectuels, Toulouse, Privat, coll. “ Réflexion faite ”, 1981, p. 106.

[4Gérald Stieg, Postface à Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, Marseille, Agone, coll. “ Marginales ”, 2000, p. 226.

[5Alfred Rosmer en donne quelques exemples significatifs, aussi bien avant que pendant la guerre, en particulier le bobard des “ cosaques à cinq étapes de Berlin ” (op. cit., p. 567-568).

[6Préface de l’Eponge de vinaigre, cité in Alfred Rosmer, op. cit., p. 218.