FOSANELLI, Ivano. 2. "MON REGARD DISTRAIT ERRE SUR LES RIVES DU LAC DE LUGANO…" IL TICINO DI ELISEE RECLUS"

LE GLOBE - TOME 147 / GEA - No 23 / 2007

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Svizzera meridionale, primavera del 1873

« Chronique Politique et Sociale, Avril 1873 [1]

Nous sommes de petite vie, nous occupons un petit point de l’espace

pendant un petit intervalle de temps ; notre durée est celle du moment

présent, une lueur légère qui semble un instant entre deux abîmes

insondables, entre le gouffre ténébreux du passé et le non moins

sombre gouffre de l’avenir. Le présent, ligne géométrique sans largeurs

ni épaisseur existe à peine ; peu s’en faut qu’elle ne soit qu’une pure

abstraction, une non entité, de même que notre propre individualité

dans laquelle il s’incorpore. Et cependant nous avons une tendance

invincible à ne voir dans le passé que la longue préparation du moment

présent, à ne voir dans l’avenir que sa continuation indéfinie. Quand

nous regardons un paysage, il nous faut faire de vigoureux effort

d’imagination pour comprendre qu’il n’a pas été qu’il ne sera pas

toujours ainsi que nous le contemplons.

Combien diffère la nature telle que je la contemple en ce moment, de

la nature qu’elle était il y a quelque millions d’années! Mon regard

distrait erre sur les rives du lac de Lugano, le soleil tire à son

couchant. Hauts dans les cieux, les géants des Alpes rangés en demicercle

encore tout blancs de neige, plongent dans le firmament bleu.

L’énorme rocher du Salvator, massif pyramidal, encombre le ciel de sa

masse imposante. Au dessous des Alpes se range la double et triple

ligne de leurs contreforts, amoncellement d’ombres d’un violet

transparent à travers lesquelles on distingue ça et là quelque tâches

plus claires, quelques îlots blanchâtres : ce sont des églises et des

maisons. Au dessous de ce violet, des collines descendent en cascades

de verdure jusque dans les eaux indigotées du lac. Etagées en terrasses

qu’ont disposées les Etrusques, ces collines ressemblent à une carte de

niveau. Leurs sections verticales restent sombres et indistinctes, mais le

soleil prend en écharpe leurs assises horizontales et les illumine d’une

splendeur vert doré plus douce et joyeuse mille fois que l’éclat de

l’émeraude. Des poiriers, des cerisiers, des amandiers en fleurs tout

ensoleillés se détachent sur le clair-obscur des fonds, on dirait des

dentelles blanches et délicates, au milieu desquelles frissonnent et

palpitent des flammes roses, ce sont des pêchers fleuris qu’agite la brise

du soir. Le vent sécoue aussi une lourde araignée cramponnée à sa

toile, de laquelle pendent des fils irisés qui flottent en lançant des

éclairs microscopiques. A l’entour une grosse mouche souspire et

bourdonne triomphalement. Sans aucun doute elle se prend pour le

centre de toutes ces splendeurs de lumière et de couleur, de lacs et de

montagne, de rochers éternels et de frondaisons naissantes.

Comme la mouche qui bourdonne et bombine, comme Hegel qui philosophait et ratiocinait, bon gré, mal gré, je me fais moi aussi le

centre intellectuel et vivant de toutes ces formes, de toutes ces lumières

et couleurs. Il m’en coûte un effort prodigieux d’abstraction pour me

représenter que dans cette nature, je ne suis qu’un accident, l’équivalent

d’une ride, d’un reflet qui passe sur les ondes du lac azuré ; que toutes

ces formes qui semblent coulées dans le bronze que ces ravins

séculaires, ces profils hardis soient incessamment travaillés par une

transformation incessante et se métamorphosent lentement, lentement

sous mes yeux qui ne voient rien du changement. Comment croire que

ces masses de porphyre, ces géants de granit, soient nés un jour, et un

jour ne doivent plus être! Ces talus, ces collines étaient autrefois les

anciennes rives du lac, la montagne qui le domine n’était qu’une île. -

Jadis tout cela fut mer de glace, - Jadis aussi ce fut le fond d’un vaste

océan sillonné par les plésiosaures et les echtyosaures - Jadis encore ce

fut peut-être une forêt tropicale dans laquelle des éléphants se

rencontraient avec des lapins.

Et tous ces prodigieux changements qui s’accomplissent dans

l’histoire de la Terre, se répètent aussi sur une autre échelle dans

l’histoire de l’humanité. Mais de ces métamorphoses qui s’opèrent sous

nos regards nous ne prenons souci que si elles s’accomplissent avec

accompagnement de coups de canons, avec le fracas des batailles et

des incendies. Ce qui s’opère lentement est méprisé et par conséquent

ignoré, et pourtant ce qui s’opère lentement est aussi ce qui dure le plus

longtemps ; si on peut dire que quelque chose dure en ce monde. Telle

nous voyons l’Europe de nos yeux telle en rêve nous la voyons encore

dans plusieurs siècles d’ici ; sauf que nous la gratifions de chemins de

fer plus nombreux, peut être aussi de ballons planant comme des

éperviers dans les profondeurs célestes, et que nous affublons nos

arrière-petits neveux de quelque vêtements fantastiques et extravagants.

Voilà quelles sont les visions d’avenir des économistes et littérateurs

réputés très hardis! L’imagination, même de nos poètes ne réussit pas

bien mieux à nous représenter le passé de notre race, sur lequel la

science nous a cependant conservé quelques données.

- Où le soldat prussien fait aujourd’hui l’exercice dans la caserne,

nous voyons des Germains à cheveux rouges piller et massacrer

d’autres Germains à cheveux rouges. - Où la bourgeoisie française fait

le commerce de l’épicerie surveillée par les éblouissantes lunettes du

petit M. Thiers, nous voyons des Gaulois danser quelques rondes

sauvages autour d’un mannequin en osier dans lequel grillent quelques

prisonniers de guerre. - En lieu et place des Espagnols, Suédois,

Danois, Russes, nous nous figurons quelques Celtibères Scandinaves,

Scythes, ou Sarmates qui se succèdent assez tranquillement de père en

fils à l’instar de diverses familles dans leur patrimoine respectif.- Sans

doute nous n’ignorons pas que parfois les transmissions d’héritage se

sont faites assez violemment, mais il est plus difficile qu’on ne pense de

comprendre que nos ancêtres habitaient un monde qui physiquement et

moralement était bien différent du nôtre. Tout ce que nous pouvons faire

est de nous représenter leur habitation comme ayant été d’aspect plus

sauvage et plus marécageux que les nôtres. Et les êtres que par

l’imagination nous voyons vaguer dans ces forêts, sont encore de nos

contemporains en quelque sorte. Ce sont des échappés des romans de

Fénimore Cooper ou de quelque autre fantaisiste en vogue ; nous en

faisons des espèces de Peaux Rouges, ou de Patagons, et cela nous

suffit.

Mais les modifications qui se sont accomplies déjà et qui sont en train

de s’accomplir dans l’histoire sont plus profondes qu’il nous semble, -

l’humanité ne fut jamais, elle ne sera pas longtemps ce que nous la

croyons être présentement. - Depuis que notre espèce a émergé de

l’animalité, elle n’a pas été moins bouleversée relativement, que notre

Continent d’Europe depuis qu’il a émergé des profondeurs de la mer

Jurassique » (Reclus, 1873).

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[1Reclus, E. (1873), “Chronique Politique et Sociale”, texte inédit, avril 1873,

Archivio dell’Istituto Internazionale di Storia Sociale di Amsterdam.