PACO.- L’homme et la politique : Élisée Reclus, l’anarchiste
Dans "Élisée Reclus, géographe anarchiste", PACO présente un compte-rendu de l’ouvrage de Philippe Pelletier, Elisée Reclus, géographie et anarchie. Nous publions ici un large extrait qui dessine les grandes lignes de la vie de Reclus
Un livre publié par des éditeurs libertaires nous donne l’occasion de revenir sur la vie passionnante d’Élisée Reclus (1830-1905), grand géographe et anarchiste.
Géographe, anarchiste, Communard, internationaliste, végétarien, auteur prolifique, père du naturisme, écologiste avant l’heure…, il y a plusieurs façons de définir Jacques-Élisée Reclus, plus connu sous le nom d’Élisée Reclus. Né à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde) le 15 mars 1830, Élisée était le quatrième enfant d’une famille protestante qui donnera la vie à dix-sept mouflets. Parmi ses frères, Élisée comptera un géographe (Onésime), un journaliste ethnologue (Élie), un chirurgien (Paul), un explorateur (Armand)…
Grand voyageur en France (notamment à l’occasion de fugues avec son frère Élie pendant leurs études à la faculté de théologie protestante de Montauban), à Berlin, à Londres (en exil après avoir protesté contre le coup d’état de Bonaparte du 2 décembre 1851), en Irlande, aux États-Unis, en Nouvelle-Grenade (Colombie actuelle)…, il découvre de multiples paysages humains, sociaux et géographiques et inventera ce que nous nommerons plus tard la géopolitique. Vivant de petits métiers (d’homme de peine à précepteur), Élisée tentera aussi, en vain, de créer une plantation de café.
De retour en France en juillet 1857, Élisée s’installa chez son frère Élie et entra à la Société de Géographie. Les deux frangins furent admis dans une loge maçonnique en 1860, mais, attachés à leur liberté, ils y restèrent peu de temps. À la même époque, Élisée fut engagé par la maison Hachette pour réaliser les Guides Joanne (ancêtres des Guides bleus) destinés aux voyageurs. Un métier qui le conduira encore en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre (l’exposition universelle se tient à Londres en 1862), en Espagne…
Élie et Élisée vont adhérer à l’Association internationale des travailleurs (AIT) en septembre 1864. Bientôt, ils rencontreront Michel Bakounine à Paris et militeront à la Fraternité internationale, société secrète fondée par le philosophe anarchiste. En 1867, Élisée sera au congrès de l’AIT, à Lausanne. En 1868, il interviendra au congrès de la Ligue de la Paix et de la Liberté, à Berne. En 1869, année où il rédige son bel essai Histoire d’un ruisseau, il participera à une séance du conseil général de l’Internationale à Londres. Ce qui défrisait Marx et Engels. Marx le communiste ne ratait pas une occasion pour railler la « triste figure » des frères Reclus, libertaires pur jus.
Quand la Commune de Paris fut proclamée, le 28 mars 1871, Élisée Reclus ne resta pas spectateur. Il s’engagea dans la Garde nationale. Quelques semaines plus tard, il sera fait prisonnier par les Versaillais à l’issue de combats. En novembre, « coupable d’avoir porté des armes apparentes dans le mouvement insurrectionnel de Paris et d’avoir fait usage de ses armes », le conseil de guerre le condamna à la transportation en Nouvelle Calédonie. Grâce à une pétition internationale réunissant une centaine de scientifiques anglais et américains (dont Charles Darwin), la peine sera commuée, le 15 février 1872, en dix ans de bannissement. L’occasion pour Élisée de se mettre à la rédaction de ses grands travaux géographiques comme l’époustouflante Nouvelle Géographie universelle (dix-neuf volumes pour 17 873 pages et 4 290 cartes).
Malgré des drames familiaux, Élisée poursuivit ses activités politiques et scientifiques en Suisse. Il y rencontra des révolutionnaires (comme l’anarchiste Pierre Kropotkine, également géographe), corrigea les mémoires de Bakounine, voyagea (Égypte, Tunisie, Algérie, Asie mineure, Hongrie, Espagne, Portugal, Etats-Unis, Amérique du sud...), fit corriger ses manuscrits par ses amis anarchistes dispersés dans divers pays… Mêlant ses deux passions, conscient des liens puissants et chaotiques qui unissent les hommes à leur environnement, Reclus utilisait la géographie sociale pour poser les bases d’une théorie libertaire, du local à l’infini. Il voulait démontrer que l’organisation anarchiste d’une société épouse l’organisation naturelle du monde.
Ses travaux publiés eurent un certain succès. La Société de géographie de Paris, suivie par celle de Londres, lui décerneront même leur médaille d’or. Le contexte français (affaires Ravachol et Auguste Vaillant) n’étant toujours pas très bon pour lui, Élisée s’établira à Bruxelles. Il y fera la connaissance d’Alexandra David-Neel, féministe libertaire. Élisée préfacera en 1899 le premier ouvrage d’Alexandra, Pour la vie, un traité anarchiste. Élisée sera également mêlé à l’aventure de l’Université nouvelle où il donnera des cours de géographie comparée à partir de mars 1894.
Auteur pour de nombreux journaux scientifiques européens, Élisée reste militant. Il écrit parallèlement pour Le Révolté, Le Cri du peuple, L’Insurgé… « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre », assurait Élisée Reclus animé qu’il était par une vision généreuse et optimiste de la nature humaine. Après avoir donné son œuvre finale, L’Homme et la Terre (six volumes pour 4 000 pages), Élisée Reclus meurt en Belgique, le 4 juillet 1905, d’une angine de poitrine. Il demanda à être enterré dans la fosse commune du cimetière d’Ixelles où son frère Élie l’avait précédé. Le philosophe encyclopédiste qui a sillonné le monde en homme libre nous a laissé un capital philosophique, scientifique et humain incontestable, mais trop longtemps occulté par les géographes baignant dans le sectarisme marxiste.