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	<title>Elis&#233;e Reclus, le site</title>
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		<title>BOINO, Paul. &#034;Plaidoyer pour une g&#233;ographie reclusienne&#034;</title>
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		<dc:date>2007-11-10T10:21:00Z</dc:date>
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		<dc:subject>1999 13-16 mai. Montpellier. RENCONTRES &#034;L'&#201;cologie sociale et la Cit&#233;. &#201;lis&#233;e Reclus, Patrick Geddes : Les id&#233;es et l'action dans la cit&#233; 1899-1999&#034;</dc:subject>
		<dc:subject>BOINO, Paul</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Article paru dans R&#233;fractions, n&#176; 4 (oct. 1999) &lt;br class='autobr' /&gt; Occult&#233; pr&#232;s d'un si&#232;cle durant, &#201;lis&#233;e Reclus a b&#233;n&#233;fici&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es d'un regain d'int&#233;r&#234;t dans la communaut&#233; scientifique, voire au-del&#224;. Depuis la fin des ann&#233;es 1970, des articles lui ont &#233;t&#233; &#224; nouveau consacr&#233;s , des ouvrages &#233;galement et m&#234;me une th&#232;se . De colloques en r&#233;&#233;ditions de textes originaux , son &#339;uvre a progressivement &#233;t&#233; sortie de l'ombre, et les hommages &#233;logieux se sont peu &#224; peu multipli&#233;s . Hier encore (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?rubrique24" rel="directory"&gt;Etudes et commentaires&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?mot3" rel="tag"&gt;1999 13-16 mai. Montpellier. RENCONTRES &#034;L'&#201;cologie sociale et la Cit&#233;. &#201;lis&#233;e Reclus, Patrick Geddes : Les id&#233;es et l'action dans la cit&#233; 1899-1999&#034;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?mot73" rel="tag"&gt;BOINO, Paul&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Article paru dans &lt;i&gt;R&#233;fractions&lt;/i&gt;, n&#176; 4 (oct. 1999)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Occult&#233; pr&#232;s d'un si&#232;cle durant, &#201;lis&#233;e Reclus a b&#233;n&#233;fici&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es d'un regain d'int&#233;r&#234;t dans la communaut&#233; scientifique, voire au-del&#224;. Depuis la fin des ann&#233;es 1970, des articles lui ont &#233;t&#233; &#224; nouveau consacr&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Notamment dans la revue H&#233;rodote.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, des ouvrages &#233;galement et m&#234;me une th&#232;se&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En l'occurrence, celle de B&#233;atrice Gibblin, actuelle directrice de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. De colloques&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;De celui de Bruxelles en 1986 &#224; celui de Sainte-Foy-la-Grande en 1998.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; en r&#233;&#233;ditions de textes originaux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Des extraits de L'Homme et la Terre, mais aussi Histoire d'un ruisseau ou (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, son &#339;uvre a progressivement &#233;t&#233; sortie de l'ombre, et les hommages &#233;logieux se sont peu &#224; peu multipli&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour le g&#233;ologue am&#233;ricain J. O. Berkland, Reclus est un des tous premiers (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Hier encore rel&#233;gu&#233; au rang de g&#233;ographe pr&#233;-scientifique, essentiellement descriptif et m&#234;me, selon Engels, de compilateur ordinaire, politiquement cafouilleux et rien d'autre, Reclus ne tend-il pas &#224; &#234;tre c&#233;l&#233;br&#233; aujourd'hui comme un des principaux fondateurs, si ce n'est le fondateur de la g&#233;ographie scientifique, analytique et d&#233;monstrative ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce concert de louanges ne doit pas, cependant, nous induire en erreur. S'il marque une red&#233;couverte au moins partielle de Reclus, ainsi qu'une r&#233;habilitation certaine, il n'indique pas pour autant une r&#233;surgence d'une g&#233;ographie telle que pouvait l'entendre ce g&#233;ographe libertaire. La plupart de ceux et de celles qui lui rendent hommage ne s'inscrivent ni dans le cadre de ses id&#233;es scientifiques, ni &#224; fortiori de ses conceptions politiques. Cela n'implique m&#234;me pas qu'ils reprennent, en la r&#233;actualisant ou non, sa simple d&#233;marche de recherche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car les morts appartiennent aux vivants, les h&#233;ritages ne sont pas seulement revendiqu&#233;s pour perp&#233;tuer le pass&#233;, mais essentiellement pour construire le pr&#233;sent et se projeter dans l'avenir. Et le retour en gr&#226;ce de Reclus nous renvoie, pour l'heure, ce qui ne veut pas dire uniquement, &#224; la qu&#234;te d'un p&#232;re fondateur plus pr&#233;sentable que d'autres. Cela rend compte, au moins partiellement, de la recherche d'un anc&#234;tre quasi tot&#233;mique plus &#224; m&#234;me de l&#233;gitimer les recherches que ces nouveaux z&#233;lateurs entendent entreprendre. Somme toute, les lauriers que d'aucuns tressent aujourd'hui &#224; Reclus peuvent, effectivement, &#234;tre lus comme autant d'arguments incantatoires dans un discours &lt;i&gt;pro domo&lt;/i&gt; tenu afin de l&#233;gitimer son propre paradigme, sa propre d&#233;marche de recherche, ses propres probl&#233;matiques et ses propres analyses ; ce constat d'&#233;vidence pouvant nous &#234;tre adress&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bien toute l'ambivalence de la red&#233;couverte de Reclus qui est pos&#233;e ici. Nombreux sont ceux et celles qui s'accordent &#224; reconna&#238;tre l'int&#233;r&#234;t de son &#339;uvre et, pourtant, combien tentent d'en reprendre le fil, d'en prolonger la d&#233;marche ou d'en r&#233;actualiser l'esprit, sinon la lettre ? Cette distorsion, si ce n'est cette contradiction entre une r&#233;f&#233;rence toute th&#233;orique et une praxis qui lui reste &#233;trang&#232;re, distille in&#233;vitablement le sentiment ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, naturalise l'id&#233;e (sans jamais la d&#233;montrer) que les analyses et que les m&#233;thodes de Reclus, vieilles d'un si&#232;cle, sont d&#233;sormais d&#233;pass&#233;es et que si elles peuvent fort bien servir d'acte fondateur &#224; la g&#233;ographie actuelle, elles ne peuvent pr&#233;tendre en &#234;tre ni la lettre, ni l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces hommages &#233;logieux peuvent, de fait, &#234;tre lus comme un nouvel enterrement de Reclus. S'il est c&#233;l&#233;br&#233; aujourd'hui en grandes pompes, il ressemble malgr&#233; tout sous bien des &#233;gards &#224; celui que lui avait r&#233;serv&#233; nagu&#232;re la corporation des g&#233;ographes. Certes, un Jean Brunhes n'est plus l&#224; pour balayer son &#339;uvre d'un revers de main sous le pr&#233;texte p&#233;remptoire que ce n'est pas de la g&#233;ographie, mais le peu d'empressement &#224; traiter du caract&#232;re ou non heuristique de la pens&#233;e de Reclus non pas il y a un si&#232;cle, mais aujourd'hui ne revient-il pas au m&#234;me ? Cela n'aboutit-il pas &#224; l'exclure du champ de la g&#233;ographie ou du moins de la g&#233;ographie actuelle et de nouveau sans m&#234;me prendre le temps d'en d&#233;battre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si nous nous sommes d&#233;j&#224; attard&#233;s dans un article pr&#233;c&#233;dent sur les motifs profonds de l'occultation de Reclus &#224; l'or&#233;e de ce si&#232;cle, si nous avons pu &#233;galement esquisser quelques-unes des raisons qui, &#224; notre sens du moins, ont pu conduire &#224; sa red&#233;couverte &#224; la fin des ann&#233;es 1970, si nous avons pu, enfin, pr&#233;senter succinctement les principaux traits de son &#339;uvre, de ses concepts et de sa d&#233;marche de recherche, nous voudrions maintenant discuter de sa pertinence actuelle. Tout l'int&#233;r&#234;t de d&#233;battre d'un g&#233;ographe anarchiste mort il y a pr&#232;s d'un si&#232;cle ne se situe-t-il pas d'ailleurs ici ? Toute la question n'est-elle pas au fond de savoir si sa pens&#233;e n'est plus apte qu'&#224; joliment d&#233;corer les limbes &#233;pist&#233;mologiques de la g&#233;ographie ou bien si elle peut encore nous aider &#224; comprendre le monde qui nous entoure ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Notre propos n'est pas de condamner les analyses strictement &#233;pist&#233;mologiques et les d&#233;bats contradictoires qui peuvent se nouer autour de tel ou tel point d'interpr&#233;tation. Souligner les hiatus, les diff&#233;rences, voire les divergences entre Reclus et ceux qui lui font parfois r&#233;f&#233;rence contribuera, peut-&#234;tre, &#224; passer d'une simple r&#233;habilitation posthume &#224; une v&#233;ritable red&#233;couverte de sa pens&#233;e. Mais si cela est n&#233;cessaire, est-ce pour autant suffisant ? Se limiter &#224; d&#233;fendre sa pens&#233;e contre les interpr&#233;tations abusives, les outrages de sens et les filiations douteuses ne pourrait-il pas laisser entendre, plus ou moins insidieusement, que nous d&#233;nions le droit &#224; quiconque de s'en nourrir librement, si d'aventure il ne l'&#226;nonne pas b&#234;tement ? &#192; l'instar de ceux qui le couvrent de fleurs, pour peut-&#234;tre (et seulement peut-&#234;tre) mieux l'enterrer, prot&#233;ger son &#339;uvre de la sorte ne revient-il pas &#224; l'&#233;touffer ? Cela ne contribue-t-il pas, avec une &#233;gale efficacit&#233;, &#224; st&#233;riliser toute possibilit&#233; de r&#233;surgence d'une g&#233;ographie d'inspiration reclusienne, c'est-&#224;-dire d'une g&#233;ographie qui tout en se fondant sur la d&#233;marche et l'esprit initi&#233;s par Reclus tiendrait compte des avanc&#233;es scientifiques et des &#233;volutions sociales enregistr&#233;es depuis sa mort ? &#192; l'instar des pires universit&#233;s de marxologie, dont le d&#233;funt bloc de l'Est avait le secret, cela ne participe-t-il pas, en derni&#232;re analyse, &#224; une d&#233;marche de sacralisation d'un illustre d&#233;funt et, corollaire oblig&#233;, &#224; une tentative d'ossification de la pens&#233;e des vivants, alors m&#234;me que Reclus d&#233;clarait, comble d'ironie, que &#034; le savant du jour n'est que l'ignorant du lendemain &#034; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; S'il ne s'agit pas de se satisfaire des quelques r&#233;f&#233;rences actuelles &#224; Reclus et, encore moins, d'en d&#233;duire na&#239;vement que cela correspond &#224; une r&#233;surgence d'une g&#233;ographie reclusienne, il ne s'agit pas non plus, &#224; notre sens du moins, de se complaire &#224; en dresser le constat. Ce qui nous int&#233;resse fondamentalement est davantage de pointer en quoi et jusqu'o&#249; la pens&#233;e de Reclus peut nous aider &#224; lire le monde actuel, le monde tel qu'il est aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question urbaine nous offre un exemple de choix, car Reclus a produit sur ce sujet un grand nombre d'analyses. Ceci est d'autant plus notable qu'il vivait &#224; une &#233;poque o&#249; la g&#233;ographie &#233;tait encore largement centr&#233;e sur la &#034; d&#233;couverte &#034; des terrae incognitae ; le couple ethnologue-g&#233;ographe &#233;tant trop souvent le pendant du duo missionnaire-militaire dans le processus de colonisation. Ceci est &#233;galement remarquable dans le sens o&#249;, d&#232;s l'or&#233;e du xxe si&#232;cle, la g&#233;ographie humaine fran&#231;aise se sp&#233;cialisera, &#224; l'exception notable de l'&#233;cole de Grenoble, dans l'&#233;tude du milieu rural et dans l'analyse r&#233;gionale. Il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que la g&#233;ographie urbaine ne prenne v&#233;ritablement son essor dans ce pays, ce qui fait de Reclus un v&#233;ritable pr&#233;curseur en la mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son analyse de la ville a &#233;volu&#233; au cours de sa vie, ce qui est bien normal et des contradictions peuvent &#234;tre relev&#233;es selon les textes et les &#233;poques. En fonction de la p&#233;riode choisie, nous pourrions pr&#233;senter une image de la pens&#233;e de Reclus non pas substantiellement, mais sensiblement diff&#233;rente. Car il faut bien choisir, &#224; moins de ne pr&#233;senter qu'une juxtaposition de points de vue plus ou moins d&#233;sarticul&#233;s, nous avons d&#233;cid&#233; de reprendre les analyses qu'il a d&#233;velopp&#233;es &#224; la fin de sa vie, globalement entre 1895 et 1905, en postulant qu'il s'agit l&#224; de sa pens&#233;e la plus aboutie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces ultimes analyses ont port&#233; &#224; l'&#233;chelle interurbaine et intra-urbaine. Au niveau le plus large, son article &#034; L'&#233;volution des villes &#034;, publi&#233; en 1895 (qu'il reprendra quasiment in extenso dans son ultime ouvrage l'Homme et la Terre), nous semble particuli&#232;rement int&#233;ressant. Il aborda ici avec beaucoup d'acuit&#233; la question des interrelations entre agglom&#233;rations et posa les fondements des concepts actuels de semis urbain (disposition des villes sur un territoire), d'armature urbaine (structuration d'un territoire par un semis urbain) et de syst&#232;me urbain (syst&#232;me relationnel unissant une armature donn&#233;e), concepts centraux s'il en est de la g&#233;ographie urbaine contemporaine. Reclus d&#233;veloppa &#233;galement dans ce m&#234;me texte un premier mod&#232;le d'organisation interurbaine et de polarisation de l'espace, qui, les statistiques et l'organicisme en moins, a bien peu de chose &#224; envier &#224; celui propos&#233; par W. C. Christaller plus de trente ans plus tard : le mod&#232;le des places centrales.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&#034; &#201;tant donn&#233;e une r&#233;gion plane, sans obstacles naturels, sans fleuve, sans port [...] et non divis&#233;e en &#201;tats politiques distincts, la plus grande cit&#233; se f&#251;t &#233;lev&#233;e directement au centre du pays ; les villes secondaires se seraient r&#233;parties &#224; des intervalles &#233;gaux sur le pourtour, espac&#233;es rythmiquement, et chacune d'elles aurait eu son syst&#232;me plan&#233;taire de villes inf&#233;rieures, ayant [&#224; leur tour] leur cort&#232;ge de villages... &#034; &lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce type de mod&#232;le constitue une des trois th&#233;ories fondamentales de la g&#233;ographie actuelle (avec celle de la rente fonci&#232;re et de la diffusion), ce qui nous conduit &#224; consid&#233;rer Reclus non seulement comme un pr&#233;curseur en mati&#232;re d'analyse urbaine, mais &#233;galement et clairement comme un des fondateurs de la g&#233;ographie contemporaine. Ceci ne signifie pas qu'il ait tout invent&#233; et que les g&#233;ographes ult&#233;rieurs n'ont fait que red&#233;couvrir, voire plagier son &#339;uvre. Les id&#233;es qu'il a d&#233;velopp&#233;es en mati&#232;re de semis, d'armature et de syst&#232;me urbain ou encore de polarisation de l'espace sont g&#233;n&#233;ralement rest&#233;es au stade de notion ou, au mieux, de pr&#233;-concept, ce qui n'oblit&#232;re ni leur valeur scientifique, ni l'important travail de conceptualisation qui fut r&#233;alis&#233;, par d'autres, bien apr&#232;s sa mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus a enfin d&#233;velopp&#233;, dans ce m&#234;me article, mais aussi dans d'autres &#233;crits, une analyse sur le d&#233;veloppement et l'organisation interne des villes. &#192; travers le traitement d'une ample et large documentation, par de multiples investigations de terrain men&#233;es soit directement, soit indirectement, par l'entremise de quelques coll&#232;gues scientifiques ou de quelques camarades d'anarchie, par l'usage m&#233;thodique de plans et de cartes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans le tome II de sa G&#233;ographie universelle, celui consacr&#233; &#224; la France, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais aussi de statistiques&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il utilisa abondamment les densit&#233;s pour mesurer et comparer l'intensit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ce qui &#224; l'&#233;poque (voire aujourd'hui ?) et dans cette discipline &#233;tait pour le moins novateur, &#224; travers enfin quelques approches comparatives&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les analyses comparatives &#233;taient peu courantes &#224; l'&#233;poque. Elles ne se (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; entre agglom&#233;rations (notamment celles entre Paris et Londres), il chercha &#224; montrer la mani&#232;re dont les villes naissent et se d&#233;veloppent, s'organisent et se structurent. Sur ce sujet, comme sur d'autres, il ne se borna pas &#224; multiplier les monographies et &#224; juxtaposer les constats idiographiques. Il essaya d'expliquer les facteurs influant sur le d&#233;veloppement et sur la structuration des villes. Ce faisant, il quitta la simple description de l'&#233;volution urbaine et du fait urbain pour aborder le mode m&#234;me de fabrication des villes. On ne saurait suffisamment souligner le caract&#232;re fondamentalement novateur et moderne de cette approche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rejetant l'environnementalisme de K. Ritter, dont il n'a suivi les cours que deux mois&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;De janvier &#224; f&#233;vrier 1851, ce qui relativise l'importance que certains (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Reclus montrera que les facteurs naturels peuvent avoir une influence d&#233;terminante sur l'humaine soci&#233;t&#233;, mais d'un point de vue relatif seulement et ce d'autant plus que l'organisation sociale est moins avanc&#233;e. Il &#233;crira, par exemple, qu'&#034; &#224; l'origine, le grand fleuve s&#233;parait les hommes [...]. Et pourtant cet obstacle infranchissable aux riverains primitifs est devenu le grand v&#233;hicule des civilis&#233;s &#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Page 98, NGU, tome I.&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Loin d'&#234;tre soumis en tous lieux et en tous temps &#224; son environnement physique et &#233;cologique, Reclus souligna, ainsi, que les progr&#232;s sociaux permettent &#224; l'Homme de s'&#233;manciper des contraintes naturelles ou, en d'autres termes, que l'Homme &#233;tant la nature prenant conscience d'elle-m&#234;me, il devient progressivement source de sa propre destin&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette id&#233;e d'une humanit&#233; se soustrayant progressivement aux contraintes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville, la m&#233;tropole actuelle plus encore que la cit&#233; antique, ne peut, selon Reclus, &#234;tre con&#231;ue comme &#233;tant d&#233;termin&#233;e au premier chef par la nature, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas d'interactions entre ces deux termes. Il s'agit cependant, selon ses dires, du milieu humain le plus artificiel qui soit (comparativement au milieu rural). Il se propose et nous propose, en cons&#233;quence, de chercher du c&#244;t&#233; des facteurs sociaux pour comprendre les causes de son &#233;volution et pour cerner la nature profonde de son organisation et de sa structuration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement aux g&#233;ographes de l'&#233;cole de Grenoble qui, tout au long de la premi&#232;re moiti&#233; du xxe si&#232;cle, s'&#233;vertueront &#224; montrer l'incidence premi&#232;re du site (substrat physique et &#233;cologique sur lequel est fond&#233;e une cit&#233;) et de la situation (position relative d'une agglom&#233;ration urbaine par rapport aux grands ensembles g&#233;omorphologiques) sur la fondation et l'essor des villes, contrairement aussi aux g&#233;ographes vidaliens qui, &#224; travers le possibilisme, tenteront d'expliquer le d&#233;veloppement humain comme relevant d'un effort de soumission du milieu naturel &#224; l'Homme, Reclus s'essaiera &#224; d&#233;montrer que la cr&#233;ation et l'&#233;volution des villes d&#233;pend essentiellement de l'activit&#233; humaine et non de ses rapports avec la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par-del&#224; les m&#233;taphores naturalistes et les all&#233;gories organicistes, visant &#224; illustrer tel ou tel trait du d&#233;veloppement ou du fonctionnement urbain, Reclus essaiera, du moins &#224; notre avis, de montrer combien la ville prend sa source et son sens dans l'humaine soci&#233;t&#233;. Lorsqu'il souligne, par exemple, toute l'importance des vall&#233;es et des plaines sur la fondation et la destin&#233;e des cit&#233;s, ce n'est pas en tant que simples &#233;l&#233;ments physiques, mais bien parce qu'elles servent de support naturel aux grandes voies de communication. Il notera &#224; ce propos, sur la Belgique, que &#034; la g&#233;ographie [physique] explique la destin&#233;e naturelle de ce pays, comme grand chemin des peuples ; c'est l&#224; qu'avant l'ouverture des routes artificielles s'&#233;tendaient les premi&#232;res campagnes d'acc&#232;s faciles... &#034;. &#192; travers cette r&#233;f&#233;rence au relief, loin de nouer un rapport de d&#233;termination entre Homme et nature, Reclus souligne toute l'importance des &#233;changes entre groupes humains dans le d&#233;veloppement de l'humanit&#233;. Cela lui permet, plus pr&#233;cis&#233;ment encore, de montrer combien l'apparition du fait urbain dans l'histoire est &#233;troitement associ&#233;e &#224; l'essor des &#233;changes commerciaux, ce que les historiens actuels seraient bien en peine de d&#233;mentir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reclus souligna &#233;galement le poids des facteurs politiques, voire religieux. Il expliqua, notamment, combien la structuration des ensembles g&#233;opolitiques (&#201;tats, empires, royaumes, colonies, etc.) s'appuie sur les villes et combien cela influe en retour sur leur d&#233;veloppement. L'essor, par exemple, d'une ville comme Lugdunum ne r&#233;pondait-elle pas essentiellement &#224; un effort de structuration de l'Empire romain et, en l'occurrence, des nouvelles provinces celtes, qui venaient d'y &#234;tre int&#233;gr&#233;es ? Ce simple camp de r&#233;fugi&#233;s fond&#233; en 44 avant notre &#232;re n'a-t-il pas &#233;t&#233; promu caput gallarium (capitale des Gaules) d&#232;s l'an 12 par la seule volont&#233; imp&#233;riale ? Aujourd'hui toujours, la pr&#233;sence d'une pr&#233;fecture ou de quelques garnisons n'influe-t-elle pas sur la stature de nombre de centres urbains ? Rome, encore, ne garde-t-elle pas, gr&#226;ce &#224; l'&#233;glise, une aura et un poids bien particulier malgr&#233; la chute de l'Empire ? Ces diff&#233;rents exemples n'accr&#233;ditent-ils pas la th&#232;se de Reclus quant &#224; l'importance des facteurs politiques et religieux, sur la fondation et la prosp&#233;rit&#233; des agglom&#233;rations ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le commerce et la politique sont, en somme, les deux grands facteurs historiques qui, selon Reclus, expliquent la naissance et l'&#233;volution des villes. Mais dans le fil des si&#232;cles, il discerna &#233;galement l'&#233;mergence d'un troisi&#232;me : l'industrie. Quoique tr&#232;s r&#233;cent &#224; l'&#233;chelle de l'histoire humaine, ce nouveau moteur du d&#233;veloppement urbain a cependant g&#233;n&#233;r&#233; l'&#233;mergence d'un grand nombre de nouvelles cit&#233;s et profond&#233;ment boulevers&#233; les villes pr&#233;existantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Reclus ne renvoie pas, pour l'essentiel, la destin&#233;e des villes &#224; des facteurs naturels, il ne croit pas non plus que leur structuration interne r&#233;ponde &#224; de quelconques lois naturelles. Son appr&#233;hension de la r&#233;partition des groupes sociaux &#224; l'int&#233;rieur des centres urbains est particuli&#232;rement &#233;clairante en la mati&#232;re. Il se situe, de fait, &#224; l'oppos&#233; des analyses d&#233;velopp&#233;es quelques ann&#233;es plus tard par les sociologues de Chicago. Ces derniers transf&#233;reront des concepts de l'&#233;cologie v&#233;g&#233;tale et animale pour analyser l'organisation interne des villes. Pour eux, la structuration intra-urbaine r&#233;sulterait d'une comp&#233;tition naturelle ou &#233;cologique entre groupes sociaux, en l'occurrence ethniques, pour l'appropriation de l'espace urbain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Or, pour notre g&#233;ographe libertaire, cette structuration intra-urbaine ne d&#233;coulerait aucunement de lois naturelles immanentes, c'est-&#224;-dire de lois qui s'imposeraient aussi bien au r&#232;gne v&#233;g&#233;tal et animal, qu'au monde des humains. Elle r&#233;sulterait de la structuration et du fonctionnement m&#234;me d'une soci&#233;t&#233; historiquement dat&#233;e et g&#233;ographiquement localis&#233;e. Pour lui, ce qu'inscrit dans l'espace la r&#233;partition des groupes sociaux et, en l'occurrence, la s&#233;gr&#233;gation socio-spatiale, ce n'est pas une partition de la soci&#233;t&#233; en diff&#233;rents groupes ethniques, dot&#233;s de niches &#233;cologiques plus ou moins exclusives, mais sa &#034; division en classes sociales, [qui] se marque ainsi entre les ruelles sordides et les avenues somptueuses &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que r&#233;v&#232;le cette s&#233;gr&#233;gation socio-spatiale ce n'est pas une comp&#233;tition entre groupes sociaux, ou alors une&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; comp&#233;tition pour le moins fauss&#233;e, mais une exploitation &#233;conomique des locataires par les propri&#233;taires, exploitation consubstantielle &#224; un syst&#232;me capitaliste, fond&#233; au niveau foncier sur la propri&#233;t&#233; priv&#233; du sol et du b&#226;ti, garanti et prot&#233;g&#233; par l'&#201;tat. Loin d'&#234;tre un trait a-historique et a-spatial, inh&#233;rent &#224; la nature humaine, comme &#224; l'ensemble de la vie, cette structuration intra-urbaine est en somme, pour Reclus, un produit et un reflet du syst&#232;me social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est, donc, en terme de milieu essentiellement humain, que Reclus analyse la ville. Et dans son acception des termes, c'est-&#224;-dire dans le contenu qu'il donne &#224; son concept de milieu, cela signifie qu'il l'appr&#233;hende comme un ensemble &#233;minemment social, complexe et dynamique, compos&#233; d'&#233;l&#233;ments diff&#233;rents, parfois antagonistes, comme un ensemble essentiellement d&#233;fini par la nature des interactions qu'entretiennent ses diff&#233;rentes composantes, comme un ensemble, enfin, qui fonctionne non seulement sur lui-m&#234;me, mais aussi en fonction de ses relations avec les autres villes et avec les campagnes. En termes plus actuels, Reclus nous propose d'analyser la ville comme un syst&#232;me social ouvert, produit et reproduit par les rapports sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc ainsi, du moins &#224; notre sens, que Reclus analyse la ville et qu'il nous convie &#224; l'appr&#233;hender. C'est au travers d'une d&#233;marche hypoth&#233;tico-d&#233;ductive&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Recherches de terrain minutieuses, analyse des r&#233;sultats, formation (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; rigoureuse et dans une perspective, non pas uniquement mais essentiellement, nomoth&#233;tique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Recherche des d&#233;terminants g&#233;n&#233;raux et non des particularit&#233;s locales ou des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qu'il nous invite aussi &#224; l'&#233;tudier. Loin d'&#234;tre surann&#233;es ou &#233;vent&#233;es, cette acception du fait urbain et de l'&#233;volution urbaine, cette d&#233;marche et cette grille d'analyse peuvent encore nous &#234;tre pr&#233;cieuses aujourd'hui, du moins est-ce notre sentiment. Cela ne veut pas dire, qu'il faille simplement et sottement plaquer des analyses et une approche vieilles d'un si&#232;cle sur la situation pr&#233;sente. Nous ne souhaitons en aucun cas faire l'impasse sur les acquis scientifiques r&#233;alis&#233;s depuis sa mort, ni oblit&#233;rer notre libert&#233; quant &#224; choisir ce qui nous int&#233;resse chez Reclus. Il ne s'agit pas de promouvoir une application stricte de sa pens&#233;e, ce qui d'ailleurs serait d&#233;licat &#224; r&#233;aliser, du fait de son &#233;volution au cours de sa vie. Le d&#233;veloppement qui suit s'en inspire tr&#232;s librement, ce que d'aucuns, peut-&#234;tre, nous reprocherons. Nous esp&#233;rons cependant que le lecteur voudra bien nous accorder le cr&#233;dit que notre libre interpr&#233;tation est r&#233;alis&#233;e explicitement et, en cons&#233;quence, que nous ne cherchons pas &#224; faire parler les morts, mais simplement &#224; renouer avec la mani&#232;re de voir et de proc&#233;der de Reclus. Ne pourrait-on pas d'ailleurs nous reprocher l'inverse si d'aventure nous tentions de d&#233;velopper une analyse sans signaler explicitement la paternit&#233; de certains concepts ou de certaines d&#233;marches ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mani&#232;re de voir le monde et de proc&#233;der de Reclus nous semble, en effet, particuli&#232;rement heuristique, car elle nous conduit &#224; nous r&#233;interroger sur notre propre posture, sur notre propre acception et sur notre propre interpr&#233;tation de la ville, non pas celle d'il y a un si&#232;cle, mais bien de la ville actuelle. Ce faisant, elle nous am&#232;ne &#224; modifier en profondeur notre mani&#232;re de la lire et de la comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par sa posture, tout d'abord, Reclus nous invite &#224; prendre garde &#224; ceux et &#224; celles qui voudraient ne voir dans la ville qu'un enfer ou un &#233;den. M&#234;me si les villes actuelles ont peu de choses &#224; voir avec les cit&#233;s du pass&#233;, m&#234;me si les m&#233;tropoles contemporaines d&#233;passent tout ce qui avait pu &#234;tre atteint par les Babylone et les Ninive antiques, il nous convie &#224; nous d&#233;fier des pr&#233;jug&#233;s implicites et autres a priori plus ou moins inconscients qui conduisent, tout aussi radicalement et tout aussi sommairement, &#224; c&#233;l&#233;brer la ville ou &#224; la maudire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas l&#224; d'un appel &#224; la mod&#233;ration plus ou moins h&#233;rit&#233; d'un protestantisme mal dig&#233;r&#233; ou d'un appel &#224; la raison cachant mal une foi intangible dans les vertus r&#233;volutionnaires de l'industrialisation et de l'urbanisation. En nous incitant &#224; nous m&#233;fier de ces postulats plus ou moins instinctifs, Reclus nous exhorte, plut&#244;t, &#224; prendre pleinement la mesure que la ville n'est qu'une production et un reflet de la soci&#233;t&#233;. Lorsqu'il rappelle avec insistance que ce n'est pas la ville qui produit, mais les ouvriers, lorsqu'il r&#233;it&#232;re avec une &#233;gale obstination que ce n'est pas la terre qui nourrit, mais les paysans, il souligne que renvoyer &#224; la ville, tant les bienfaits, que les m&#233;faits sociaux ne correspond ni &#224; la r&#233;alit&#233; ni &#224; une innocente figure de style. Cela contribue &#224; ne jamais poser la seule vraie question qui vaille, la question sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette posture, qui cherche &#224; lire les rapports sociaux derri&#232;re la ville ne nous invite-t-elle pas, aujourd'hui encore, &#224; r&#233;futer ces probl&#233;matiques de bon aloi qui entendent traiter de quartiers sensibles et autres zones difficiles, pour mieux occulter la v&#233;ritable question des in&#233;galit&#233;s sociales dans la cit&#233; ? Ne nous conduit-elle pas &#233;galement &#224; envisager de fa&#231;on sensiblement diff&#233;rente les questions environnementales ? Lorsque certains nous d&#233;clarent que la ville&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; pollue, ne pourrions-nous pas nous demander, avant d'&#233;mettre un jugement p&#233;remptoire, qui pollue et pourquoi ? Sans parler de ces usines qui crachent leurs fum&#233;es et dont les patrons, apr&#232;s nous avoir exploit&#233;s, cherchent manifestement &#224; nous asphyxier, sommes-nous bien s&#251;r que la pollution automobile renvoie seulement ou essentiellement &#224; des citadins incapables de se d&#233;placer autrement qu'en voiture ? La croissance du trafic automobile n'est-elle g&#233;n&#233;r&#233;e que par une accumulation de comportements individuels ? Cet essor de la mobilit&#233; quotidienne ne nous renvoie-t-il pas &#233;galement, voire davantage &#224; l'&#233;clatement fonctionnel des villes, &#224; cette segmentation qui fait que les diff&#233;rents espaces n&#233;cessaires &#224; la vie quotidienne (travail, habitat, consommation, loisir, &#233;ducation, etc.) tendent &#224; &#234;tre de plus en plus &#233;loign&#233;s les uns des autres ? Et dans cette balkanisation de l'espace urbain, qui implique, du reste, une balkanisation tout aussi forte de nos vies, qui joue un r&#244;le central ? Est-ce la ville ? Est-ce le citoyen lambda ? Ou bien sont-ce les politiques publiques et les strat&#233;gies des grands groupes commerciaux et industriels, c'est-&#224;-dire le pouvoir politique et les d&#233;cideurs &#233;conomiques ? S'il ne s'agit pas ici de r&#233;pondre &#224; ces questions, pour le moins sujettes &#224; d&#233;bat, nous pouvons cependant apercevoir que la posture propos&#233;e par Reclus, mettre les rapports sociaux au centre de nos analyses, peut nous conduire &#224; aborder bien diff&#233;remment les probl&#232;mes urbains et cela y compris les questions environnementales. &#192; notre &#233;poque, cette mise en perspective n'est sans doute pas novatrice, mais est-elle pour autant r&#233;pandue ? Elle pourrait pourtant nous permettre de pointer avec plus de pertinence et les vrais probl&#232;mes, et les v&#233;ritables sources des probl&#232;mes, du moins est-ce notre sentiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette posture nous am&#232;ne &#233;galement &#224; reconsid&#233;rer notre mani&#232;re de d&#233;finir la ville, ce qui est moins innocent qu'il n'ypara&#238;t. En nous invitant &#224; lire la soci&#233;t&#233; derri&#232;re la ville, Reclus op&#232;re, de facto, une distinction entre l'une et l'autre, entre l'espace b&#226;ti et le syst&#232;me social sous-jacent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce distinguo, plus fondamental qu'il n'y para&#238;t de prime abord, reprend (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cela pose, en cons&#233;quence, la question des sp&#233;cificit&#233;s propres &#224; chacun de ces deux termes ainsi que de leurs rapports mutuels ; ces questions &#233;tant loin d'&#234;tre superf&#233;tatoires. Reclus nous dit que la ville est produite par la soci&#233;t&#233; et, &#224; l'inverse, que la premi&#232;re refl&#232;te un syst&#232;me social sous-jacent que nous pouvons d&#233;signer plus simplement sous le terme d'&#034; urbain &#034;. Mais nous pouvons nous interroger sur ce qui les caract&#233;risent et les diff&#233;rencient fondamentalement. Nous pouvons nous demander comment et pourquoi l'urbain secr&#232;te la ville et jusqu'o&#249; et en quoi la seconde refl&#232;te le premier. N'y aurait-il l&#224; qu'une relation imp&#233;rative et univoque ou bien la ville est-elle capable de r&#233;tro-agir sur la source qui lui donne sens et vie ? Et cette ville d'ailleurs refl&#232;te-t-elle tout l'urbain ou bien ne nous en donne-t-elle &#224; voir qu'un aspect seulement et dans ce cas pourquoi ? Reclus ne r&#233;pond ni explicitement, ni implicitement, &#224; ces questions, du moins dans les textes que nous avons pu lire. Mais il ne nous laisse pas totalement d&#233;muni. Sa grille d'analyse et, plus particuli&#232;rement encore, son concept de milieu, peuvent nous &#234;tre d'une aide pr&#233;cieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous prenons un syst&#232;me urbain local quelconque et si nous l'appr&#233;hendons en tant que milieu au sens que Reclus donne &#224; ce concept, c'est-&#224;-dire comme un milieu-temps fonci&#232;rement dynamique et comme un milieu-espace fondamentalement synchronique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Page 112, Reclus &#233;., 1905.&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, nous pouvons dire, en substance, que la soci&#233;t&#233; urbaine, l'urbain, &#233;volueet fonctionne en permanence. Il s'agit tout &#224; la fois d'une organisation et d'un ph&#233;nom&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'av&#232;re cependant, que ces deux dimensions du milieu, le temps et l'espace, la diachronie et la synchronie, ne se renvoient pas totalement l'une &#224; l'autre. Elles ne se d&#233;veloppent pas dans les m&#234;mes termes, ne poss&#232;dent pas les m&#234;mes contenus et ne r&#233;pondent pas tout &#224; fait aux m&#234;me influx. En tant que ph&#233;nom&#232;ne, un milieu a tendance &#224; &#233;voluer incessamment au gr&#233; des n&#233;cessit&#233;s internes et des stimulations externes. Mais, en tant qu'organisation, il rev&#234;t une certaine inertie, propri&#233;t&#233; indispensable pour maintenir et stabiliser les interactions entre ses diff&#233;rentes composantes ainsi qu'avec l'ext&#233;rieur. N'est-ce pas d'ailleurs gr&#226;ce &#224; ces deux propri&#233;t&#233;s, qu'un milieu ou qu'un syst&#232;me et, en l'esp&#232;ce, un syst&#232;me urbain est capable d'&#233;voluer tout en se reproduisant ? L'hom&#233;ostasie des syst&#232;mes ne se fonde-t-elle pas sur cette &#233;trange capacit&#233; qu'ils ont &#224; marier inertie et dynamique, &#224; permettre l'&#233;volution, d'autant plus lorsqu'elle permet la reproduction ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais les propri&#233;t&#233;s attach&#233;es &#224; ces deux dimensions du milieu sont partiellement contradictoires, et c'est sur cette tension dialectique entre &#233;volution et inertie, entre dynamiques urbaines et organisation urbaine, que la ville se fonde et se sp&#233;cifie par rapport &#224; l'urbain. Produite par les dynamiques urbaines, les besoins du moment, les d&#233;cisions contingentes, elle inscrit pourtant dans l'espace la structuration (position relative des fonctions et des groupes sociaux) et l'organisation synchronique de l'urbain (r&#233;seaux de communication mat&#233;rielle et immat&#233;rielle). Elle a, en outre, tendance &#224; les rendre difficilement r&#233;versibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, telle croissance de la natalit&#233; dans un quartier donn&#233; n&#233;cessitera la construction d'une &#233;cole maternelle,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; puis d'une &#233;cole primaire et ainsi de suite. Mais que faire de la maternelle, une fois les enfants devenus grands ? La d&#233;truire, la d&#233;placer ou laisser les choses en l'&#233;tat ? D&#233;licate question, qui est le plus souvent r&#233;solue par l'absence m&#234;me de d&#233;cision. L'accroissement progressif des distances moyennes entre le domicile et l'&#233;cole conduira m&#233;caniquement au d&#233;veloppement des d&#233;placements motoris&#233;s (deuxi&#232;me source de d&#233;placements en voiture particuli&#232;re en ville), tant pis pour le budget des m&#233;nages, tant pis pour la fatigue des enfants, tant pis pour les bronches des passants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, autre exemple, le d&#233;veloppement des chemins de fer lors du si&#232;cle dernier a donn&#233; lieu &#224; la construction de gares et de lignes que l'on pla&#231;a, fort sagement, &#224; l'ext&#233;rieur des villes. Mais que faire lorsque bien des d&#233;cennies plus tard, la ville a grandi et que cette gare et que cette ligne de chemin de fer coupent en plein le tissu urbain ? Entre les nuisances pour les riverains et le co&#251;t que repr&#233;senterait le d&#233;placement de ces infrastructures, la solution se situe bien souvent dans une augmentation substantielle des ventes de fen&#234;tres &#224; double vitrage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville s&#233;dimente, en somme, les d&#233;cisions prises &#224; un moment donn&#233;, en vertu de besoins donn&#233;s. Et ce qui est vrai en mati&#232;re de fonction l'est tout autant en mati&#232;re sociale. Certes, il n'y a plus ici de d&#233;cision d'implantation. La s&#233;gr&#233;gation socio-spatiale est difficilement r&#233;ductible &#224; la volont&#233; de quelque Big Brother qui assignerait &#224; chacun une place dans la ville en fonction de sa position sociale. Pourtant, les pratiques des groupes sociaux jouent le m&#234;me r&#244;le et la ville ossifie ces choix collectifs tout aussi fortement que s'ils &#233;manaient de la volont&#233; d'un seul. Telle zone occup&#233;e par les classes bourgeoises se produira et se reproduira gr&#226;ce &#224; un filtrage des nouveaux venus, filtrage &#233;conomique bien s&#251;r, mais pas seulement&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les travaux de Monique Pincon-Charlot sont tr&#232;s &#233;clairants sur la mani&#232;re (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Tel autre quartier populaire sera &#233;vit&#233; par quiconque y est socialement &#233;tranger et qui peut, &#233;videmment, y &#233;chapper. On a du go&#251;t pour ceux qui ont le m&#234;me go&#251;t que soi, dirait P. Bourdieu, et les pratiques sociales agissent en ce sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept reclusien de milieu nous am&#232;ne ainsi &#224; red&#233;finir fondamentalement notre acception de la ville. Cette derni&#232;re nous appara&#238;t toujours comme &#233;tant un reflet de la soci&#233;t&#233;, mais comme un reflet partiel rendant essentiellement compte de son organisation synchronique. Elle nous appara&#238;t, de plus, comme &#233;tant dot&#233;e d'une ind&#233;niable tendance &#224; ossifier cette organisation et, en cela, comme ayant une formidable capacit&#233; &#224; r&#233;tro-agir sur sa source et, en l'occurrence, &#224; p&#233;renniser le fonctionnement, la structuration et l'organisation de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#233;tablissant physiquement les localisations des fonctions urbaines et des groupes sociaux, la ville mat&#233;rialise la r&#233;partition des diff&#233;rentes composantes de l'urbain &#224; un moment donn&#233;, mais s&#233;dimente &#233;galement et plus fondamentalement encore la segmentation fonctionnelle et la s&#233;gr&#233;gation sociale de l'urbain, &#224; moins de croire que les usines et les logements, que les taudis et les palais soient instantan&#233;ment escamotables ou interchangeables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En construisant mat&#233;riellement les possibilit&#233;s de connexion, d'&#233;changes et de communication, la ville inscrit dans l'espace la trame des interactions qui relient entre elles certaines composantes de l'urbain, mais ossifie aussi et plus s&#251;rement encore le sens de ces interactions, &#224; moins de ne pas saisir que le simple trac&#233; d'une route permet tout autant de relier que d'&#233;viter, d'int&#233;grer que de marginaliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La posture propos&#233;e par Reclus nous a conduit &#224; red&#233;finir la ville, et cette nouvelle acception nous am&#232;ne maintenant &#224; nous interroger sur les pratiques qui la produisent concr&#232;tement. Loin d'une simple action sur la forme des choses, sur le cadre de vie et autre qualit&#233; de la ville, ces multiples interventions sur l'habitat, les paysages, les voies de communication, les espaces verts, etc., l'approche reclusienne nous invite &#224; les appr&#233;hender comme autant de vecteurs susceptibles d'influer, en bien ou en mal, consciemment ou non, sur l'organisation sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chercher &#224; discerner la signification et la port&#233;e sociale de l'action publique sur la ville est sans doute ce qu'il y a de plus ais&#233;. Bien des recherches ont d&#233;j&#224; soulign&#233; combien cette intervention renvoie g&#233;n&#233;ralement &#224; de v&#233;ritables strat&#233;gies, pes&#233;es et pens&#233;es, pour agir sur la soci&#233;t&#233; &#224; travers l'espace. Ainsi, par exemple, lorsque les pouvoirs publics entreprennent la requalification de tel quartier central d&#233;labr&#233;, ils savent que cela va contribuer &#224; rejeter toujours plus loin en p&#233;riph&#233;rie les populations pauvres qui y habitaient auparavant. Cette politique est bien plus qu'une simple action sur la forme de la ville. Elle a une incidence directe sur la r&#233;partition territoriale des groupes sociaux. Et elle est, en cela, une r&#233;gulation politique de la s&#233;gr&#233;gation socio-spatiale ou un arbitrage politique, jamais neutre &#233;videmment, quant &#224; l'affectation de l'espace urbain aux diff&#233;rentes classes sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres recherches ont mis en lumi&#232;re le poids des groupes priv&#233;s dans l'am&#233;nagement urbain et soulign&#233;, avec une certaine impertinence, leur sens social profond. L'appropriation de pans entiers de la ville par les grands groupes de constructeurs &#8211; permise et encourag&#233;e par la puissance publique &#224; travers les proc&#233;dures de ZAC (zones d'am&#233;nagement concert&#233;) &#8211; concourt &#224; soumettre toujours plus fortement l'am&#233;nagement urbain &#224; la loi du march&#233;. Les bureaux font recette, alors qu'on en construise et si possible en plein centre. Ils se vendront plus chers et tant pis si ce centre se vide de toute population, pour se transformer en d&#233;sert d&#232;s la nuit tomb&#233;e. La d&#233;l&#233;gation au priv&#233; des services urbains (eau, transport, etc.) contribue &#233;galement &#224; mercantiliser le fonctionnement de la ville. L'essor des grands centres commerciaux en plein c&#339;ur des villes (Antigone &#224; Montpellier, La Part-Dieu &#224; Lyon, Centre II &#224; Saint-&#201;tienne, etc.) et autres voies pi&#233;tonnes aux terrasses envahissantes contribue, enfin, &#224; une v&#233;ritable privatisation des centres urbains, leur faisant perdre de facto leur valeur d'usage, libre et gratuite, pour ne leur octroyer qu'une valeur v&#233;nale. L'action priv&#233;e sur la ville appara&#238;t ainsi comme une formidable tension visant &#224; la transformer toujours davantage en marchandise, ce qui du reste n'a rien d'&#233;tonnant en syst&#232;me capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les politiques publiques et l'intervention des groupes priv&#233;s sur la ville ont une signification et une implication sociales &#233;videntes, mais les tentatives d'intervention des habitants n'en ont-elles pas &#233;galement ? Il ne s'agit pas de sous-entendre que toutes les associations de quartier ont un programme politique cach&#233;, ni qu'elles aient toujours une nette compr&#233;hension du sens social et de l'incidence sociale de leur intervention. Mais pour autant, en sont-elles d&#233;pourvues ? Lorsqu'une association d'habitants, essentiellement locale en l'&#233;tat actuel des choses, se mobilise contre tel projet autoroutier n'est-ce pas avant tout contre le passage de cette autoroute sur ou &#224; proximit&#233; de leurs plates-bandes ? Ne se dissout-elle pas g&#233;n&#233;ralement lorsque le projet est abandonn&#233;... ou simplement report&#233; un peu plus loin ? Compte tenu, enfin, que ces mobilisations environnementales ne sont pas suivies avec un &#233;gal bonheur par toutes les classes sociales, que ces derni&#232;res ont tendance &#224; &#234;tre s&#233;par&#233;es dans la ville et que les manifestations et les p&#233;titions ne suffisent pas bien souvent &#224; faire c&#233;der l'administration, ce type de luttes ne favorise-t-il pas syst&#233;matiquement les beaux quartiers, peupl&#233;s de m&#233;nages sensibles &#224; ces questions et dot&#233;s de &#034; relations &#034; pour p&#233;naliser d'autant les banlieues ouvri&#232;res ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En derni&#232;re analyse, cette intervention d'habitants, sans doute justifi&#233;e, sans doute sympathique, a un sens social tr&#232;s fort et une implication sociale tout aussi forte, car elle contribue (inconsciemment ou non) &#224; p&#233;renniser et m&#234;me &#224; renforcer les in&#233;galit&#233;s sociales et la s&#233;gr&#233;gation socio-spatiale dans la ville. Il n'y a pour s'en convaincre qu'&#224; observer l'indubitable propension des belles p&#233;riph&#233;ries urbaines &#224; conserver un calme et un agr&#233;ment quasi campagnard tandis que s'amoncellent, sur les marges populaires, les usines, les ZUP, les autoroutes et autres TGV.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette approche d'inspiration reclusienne nous conduit, en somme, &#224; d&#233;velopper ou plus modestement &#224; red&#233;velopper une analyse radicale quant au sens social de l'action des autres, du pouvoir politique (toujours maudit &#233;videmment), des lobbies &#233;conomiques, toujours en qu&#234;te d'un sou suppl&#233;mentaire et des collectifs d'habitants toujours trop localistes ou trop mod&#233;r&#233;s. Mais cela nous am&#232;ne &#233;galement &#224; nous interroger sur notre action ou, pour &#234;tre plus exact, sur nos possibilit&#233;s d'intervention en la mati&#232;re. La complexit&#233; des choses, la nature fonci&#232;rement ambigu&#235; de la ville doit-elle nous inviter &#224; ne rien faire et &#224; d&#233;clarer, en substance, qu'il s'agit l&#224; sans doute d'un enjeu d'importance, mais d'un enjeu, pour l'heure, trop dangereux, incapables que nous serions de ma&#238;triser les possibles effets pervers, que nos actions pourraient engendrer ? Nous ne le pensons pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#224; quoi nous invite cette d&#233;marche, et derri&#232;re elle son inspirateur, n'est s&#251;rement pas &#224; l'inaction. Sans avoir la pr&#233;tention de r&#233;soudre tous les probl&#232;mes th&#233;oriques, strat&#233;giques et tactiques, elle nous invite au contraire &#224; agir mais en pla&#231;ant le social avant le spatial, l'urbain avant la ville, afin de pointer les v&#233;ritables questions de fond souvent masqu&#233;es derri&#232;res des apparences formelles. Elle nous convie aussi &#224; ne pas s&#233;parer l'agir local et la pens&#233;e globale, mais &#224; promouvoir une pens&#233;e et une action coh&#233;rente, une pens&#233;e sociale et une action sociale. Et &#224; regarder la ville et ses populations, &#224; voir cro&#238;tre les in&#233;galit&#233;s et se d&#233;t&#233;riorer les conditions de vie, nous avons la faiblesse de croire que cette posture peut, au minimum, nous donner &#224; r&#233;fl&#233;chir et nous offrir quelques inspirations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre des pratiques actuelles, jamais exemptes de critique &#233;videmment, comme au Br&#233;sil, avec les budgets participatifs qui permettent aux populations de se r&#233;approprier une partie du nerf de la guerre, en Italie aussi, avec la f&#233;d&#233;ration municipale de base qui pose une planification urbaine d&#233;cid&#233;e par l'ensemble des habitants, en France encore, comme &#224; Merlieux, o&#249; l'action collective permet, bon an, mal an, d'aller vers une gestion plus collective de la commune, ou en Grande-Bretagne, enfin, avec ces comit&#233;s de quartier qui emp&#234;chaient physiquement les basses &#339;uvres des huissiers au moment de la Pol Taxe, tous ces exemples, jamais totalement exemplaires bien s&#251;r, ne sont-ils pas aussi en mesure sinon de r&#233;pondre &#224; toutes nos questions, du moins &#224; nous aider &#224; &#233;laborer quelques pistes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Paul Boino&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Notamment dans la revue &lt;i&gt;H&#233;rodote&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En l'occurrence, celle de B&#233;atrice Gibblin, actuelle directrice de publication de la revue H&#233;rodote.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;De celui de Bruxelles en 1986 &#224; celui de Sainte-Foy-la-Grande en 1998.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Des extraits de &lt;i&gt;L'Homme et la Terre&lt;/i&gt;, mais aussi &lt;i&gt;Histoire d'un ruisseau&lt;/i&gt; ou encore &#034; L'&#233;volution des villes &#034;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour le g&#233;ologue am&#233;ricain J. O. Berkland, Reclus est un des tous premiers partisans de la d&#233;rive des continents ; pour H. Nicola&#239;, de l'Universit&#233; libre de Bruxelles, il aurait soulign&#233;, avec beaucoup d'acuit&#233; que certaines formes de relief actuelles sont h&#233;rit&#233;es des glaciations pass&#233;es ; pour le Russe Anuchin, il aurait fond&#233; le concept d'&#034; environnement g&#233;ographique &#034; ; pour G. Dunbar, ce serait l'inventeur de la g&#233;ographie sociale ; pour Y. Lacoste, enfin, il s'agirait du premier g&#233;opoliticien et m&#234;me du v&#233;ritable fondateur de la g&#233;ographie scientifique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans le tome II de sa &lt;i&gt;G&#233;ographie universelle&lt;/i&gt;, celui consacr&#233; &#224; la France, nous trouvons pas moins de 25 gravures et 77 plans de ville.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il utilisa abondamment les densit&#233;s pour mesurer et comparer l'intensit&#233; r&#233;elle et non pas fantasm&#233;e de la concentration urbaine.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les analyses comparatives &#233;taient peu courantes &#224; l'&#233;poque. Elles ne se d&#233;velopperont que bien plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;De janvier &#224; f&#233;vrier 1851, ce qui relativise l'importance que certains s'&#233;vertuent &#224; donner &#224; ces cours dans la formation intellectuelle du jeune Reclus&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Page 98, NGU, tome I.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cette id&#233;e d'une humanit&#233; se soustrayant progressivement aux contraintes naturelles nous renvoie, et pour cause, &#224; celle d&#233;velopp&#233;e par Bakounine. Sur ce sujet, le lecteur peut se reporter &#224; l'excellent commentaire de Gaston Leval : la Pens&#233;e constructive de Bakounine, Paris,1976, Spartacus, 272 p.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Recherches de terrain minutieuses, analyse des r&#233;sultats, formation d'hypoth&#232;ses, retour au terrain pour confronter ces derni&#232;res &#224; la r&#233;alit&#233;, etc.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Recherche des d&#233;terminants g&#233;n&#233;raux et non des particularit&#233;s locales ou des sp&#233;cifit&#233;s exceptionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce distinguo, plus fondamental qu'il n'y para&#238;t de prime abord, reprend d'ailleurs l'id&#233;e &#233;mise quelques ann&#233;es plus t&#244;t par Fustel de Coulanges dans son &#233;tude du monde gr&#233;co-romain lorsqu'il diff&#233;renciait, lui aussi, polis et civitas, la soci&#233;t&#233; urbaine (l'urbain) et son domicile (la ville).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Page 112, Reclus &#233;., 1905.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les travaux de Monique Pincon-Charlot sont tr&#232;s &#233;clairants sur la mani&#232;re dont les classes bourgeoises assurent le reproduction de leur domination sur les beaux quartiers.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>PELLETIER, Philippe. La ville et la g&#233;ographie urbaine chez Elis&#233;e Reclus et &#224; travers son &#233;poque</title>
		<link>https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?article25</link>
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		<dc:date>2007-04-10T09:57:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		


		<dc:subject>1999 13-16 mai. Montpellier. RENCONTRES &#034;L'&#201;cologie sociale et la Cit&#233;. &#201;lis&#233;e Reclus, Patrick Geddes : Les id&#233;es et l'action dans la cit&#233; 1899-1999&#034;</dc:subject>
		<dc:subject>PELLETIER, Philippe (1956 - &#8230; ). G&#233;ographe</dc:subject>
		<dc:subject>Urbanisme </dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Elis&#233;e Reclus a relativement peu &#233;crit sur la ville et sur le ph&#233;nom&#232;ne urbain en g&#233;n&#233;ral. Mais, par rapport aux g&#233;ographes de son &#233;poque, il fut beaucoup plus prolixe sur ce sujet et, surtout, plus p&#233;n&#233;trant. &lt;br class='autobr' /&gt; La g&#233;ographie d'alors est marqu&#233;e par la d&#233;couverte du monde (les terrae incognitae, les nouveaux espaces, les explorations) et par sa description, souvent litt&#233;raire ou narrative. Ce monde est encore essentiellement rural ou sauvage. D'o&#249; l'int&#233;r&#234;t port&#233; soit aux campagnes, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?mot22" rel="tag"&gt;Urbanisme &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Elis&#233;e Reclus a relativement peu &#233;crit sur la ville et sur le ph&#233;nom&#232;ne urbain en g&#233;n&#233;ral. Mais, par rapport aux g&#233;ographes de son &#233;poque, il fut beaucoup plus prolixe sur ce sujet et, surtout, plus p&#233;n&#233;trant.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Article paru dans R&#233;fractions n&#176; 4.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La g&#233;ographie d'alors est marqu&#233;e par la d&#233;couverte du monde (les terrae incognitae, les nouveaux espaces, les explorations) et par sa description, souvent litt&#233;raire ou narrative. Ce monde est encore essentiellement rural ou sauvage. D'o&#249; l'int&#233;r&#234;t port&#233; soit aux campagnes, symboles d'un peuplement mill&#233;naire et d'une longue occupation du sol, soit aux espaces vierges, potentiellement peuplables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#201;lis&#233;e Reclus n'&#233;chappe pas &#224; cette tendance dominante. De surcro&#238;t, il a personnellement plus d'attirance pour les espaces ruraux, &#171; rurbains &#187;, ou &#171; sauvages &#187; comme la montagne. Il a toujours habit&#233; dans des bourgs ou villages, quoique &#224; proximit&#233; de grandes agglom&#233;rations (Bordeaux, Paris, Lausanne, Bruxelles).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais, pour autant, &#201;lis&#233;e Reclus n'occulte pas le ph&#233;nom&#232;ne urbain dans sa g&#233;ographie. Il d&#233;veloppe &#224; ce sujet des analyses remarquables, et clairement li&#233;es &#224; son approche anarchiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'approche d'&#201;lis&#233;e Reclus et la g&#233;ographie de son &#233;poque&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sa contribution essentielle sur la ville se trouve dans &lt;i&gt;L'Homme et la Terre&lt;/i&gt; (six volumes, 1905-1908). Ce n'est pas une surprise car il s'agit l&#224; de son &#339;uvre principale et fondamentale, &#224; plusieurs titres. Elle arrive en effet &#224; la fin de sa vie et de sa r&#233;flexion tant g&#233;ographique que politique. Elle synth&#233;tise le m&#251;rissement d'une pens&#233;e. Marquant une inflexion, elle d&#233;passe une vision souvent naturaliste et unitariste du monde, nettement perceptible dans ses ouvrages ant&#233;rieurs, dont la Terre (1868), pour exprimer une vision beaucoup plus sociologique. C'est enfin le seul ouvrage de g&#233;ographie o&#249; Reclus soit vraiment lib&#233;r&#233; des contraintes &#233;ditoriales, et notamment de la clause de Hachette, l'&#233;diteur de la &lt;i&gt;Nouvelle G&#233;ographie universelle &#8211; La Terre et les hommes&lt;/i&gt; (19 volumes, 1876-1894), qui lui demandait express&#233;ment de ne pas faire part de ses opinions politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;L'Homme et la Terre&lt;/i&gt; est contemporain d'autres ouvrages de g&#233;ographie qui ont connu une grande notori&#233;t&#233; &#224; l'&#233;poque, et qui sont encore c&#233;l&#232;bres dans la discipline. Il para&#238;t ainsi la m&#234;me ann&#233;e que l'&#339;uvre fameuse de Paul Vidal de La Blache, le &lt;i&gt;Tableau g&#233;ographique de la France&lt;/i&gt; (1905).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous abordons l&#224; un point essentiel. &#201;lis&#233;e Reclus fut grosso modo le contemporain de deux autres g&#233;ants de la g&#233;ographie europ&#233;enne de la fin du xixe si&#232;cle et du d&#233;but du xxe si&#232;cle, Friedrich Ratzel (1844-1904) et Paul Vidal de La Blache (1845-1918). Mais on sait que Reclus fut largement oubli&#233; par la corporation des g&#233;ographes, avant sa red&#233;couverte, tandis que Ratzel et Vidal furent glorifi&#233;s. Ce n'est pas une question de g&#233;n&#233;ration, d'&#233;poque et d'&#233;tat d'avancement de la science qui est en cause (un Vidal qui serait plus moderne et plus r&#233;cent que Reclus), mais autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#201;lis&#233;e Reclus, rappelons-le, est n&#233; en 1830 et mort en 1905. Il est l'a&#238;n&#233; d'une quinzaine d'ann&#233;es de Ratzel et de Vidal, mais Ratzel meurt seulement un an avant lui, et Vidal treize ans apr&#232;s. Il est probable que ces treize ans d'&#233;cart aient jou&#233; un r&#244;le dans la diff&#233;rence de notori&#233;t&#233; entre Vidal et Reclus, mais ce n'est pas l'explication principale. Bien s&#251;r, l'anarchisme de Reclus d&#233;rangeait, mais ce n'est pas non plus la seule raison. En fait, sa conception de la g&#233;ographie d&#233;rangeait aussi : trop novatrice, trop sociologique, trop historique, trop d&#233;gag&#233;e malgr&#233; tout du naturalisme, trop engag&#233;e finalement. Et sans oublier ses options p&#233;dagogiques dans l'enseignement de la g&#233;ographie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#192; propos de cette conception de la g&#233;ographie chez Reclus, il faut se rappeler la phrase de Jean Brunhes (1869-1930), disciple de Vidal, qui &#233;crivait dans la &lt;i&gt;G&#233;ographie humaine&lt;/i&gt; en 1910 : &#171; Je pr&#233;f&#232;re ne pas parler ici de l'&#339;uvre posthume de Reclus [l'Homme et la Terre] qui contient d'int&#233;ressantes vues g&#233;ographiques mais qui est surtout histoire et sociologie. &#187; Cette phrase est &#224; prendre au pied de la lettre, et dans toute son acception. Comme l'a remarqu&#233; Yves Lacoste, on retrouve le vieil argument du &#171; ce n'est pas de la g&#233;ographie &#187; pour discr&#233;diter toute tentative de prendre en compte la dimension socio-politique et g&#233;opolitique de l'organisation de l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#201;lis&#233;e Reclus &#233;voque en effet syst&#233;matiquement les questions de pouvoir, notamment &#224; travers la religion, et il n'est jamais b&#233;at ou na&#239;f face aux app&#233;tits des dirigeants. Sur le plan &#233;pist&#233;mologique, il tente d'articuler les logiques politiques et &#233;conomiques non seulement dans les rivalit&#233;s entre pays mais aussi dans l'organisation des espaces. Son approche repose sur une dialectique du milieu-espace et du milieu-temps, dynamique, et sur le fonctionnement de trois lois : la lutte des classes, la recherche de l'&#233;quilibre et la d&#233;cision souveraine de l'individu. &#201;lis&#233;e Reclus peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme l'un des cr&#233;ateurs de la &#171; g&#233;ographie sociale &#187;. Il donne &#224; cette expression d&#233;j&#224; employ&#233;e, mais confidentiellement, par les sociologues du courant de Le Play une tonalit&#233; plus forte, et une pr&#233;cision plus grande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce n'est pas un hasard si Vidal de La Blache lui pr&#233;f&#232;re finalement, et pratiquement &#224; la m&#234;me p&#233;riode, l'expression de &#171; g&#233;ographie humaine &#187;. Le terme d'&#171; humaine &#187; est plus neutre, plus soft, plus politiquement correct comme on dirait aujourd'hui, d'autant qu'&#224; la fin du xixe si&#232;cle, comme encore parfois de nos jours, le mot de &#171; social &#187; &#233;tait quasi synonyme de &#171; socialiste &#187;. Cette question d'intitul&#233; n'est pas anecdotique, elle est essentielle, encore de nos jours. Car derri&#232;re les intitul&#233;s s'abrite toujours une vision du monde et de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les positions de Vidal sont &#224; cet &#233;gard tr&#232;s claires. Dans son autre opus magnum, Principes de g&#233;ographie humaine (1922, posthume, qui constitue en fait une reprise d'articles d&#233;j&#224; publi&#233;s en 1917-1918 et d'id&#233;es exprim&#233;es auparavant), Vidal &#233;crit d&#232;s l'introduction :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&#171; La g&#233;ographie humaine est une des branches qui ont r&#233;cemment pouss&#233; sur le vieux tronc de la g&#233;ographie. [Elle] ne s'oppose donc pas &#224; une g&#233;ographie d'o&#249; l'&#233;l&#233;ment humain serait exclu ; il n'en a exist&#233; de telle que dans l'esprit de quelques sp&#233;cialistes exclusifs. Mais elle apporte une conception nouvelle des rapports entre la terre et l'homme, conception sugg&#233;r&#233;e par une connaissance des lois physiques qui r&#233;gissent notre sph&#232;re et des relations entre les &#234;tres vivants qui la peuplent. &#187; (p. 4)&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; On pourrait superficiellement croire que cette approche de Vidal est similaire &#224; celle de Reclus. Apr&#232;s tout, celui-ci s'int&#233;ressait aussi aux rapports entre l'homme et la terre. Mais Vidal met l'accent sur les &#171; lois physiques &#187; ; s'il ne tombe jamais dans les exc&#232;s du d&#233;terminisme, son propos n'en est parfois pas tr&#232;s &#233;loign&#233;. Et, surtout, il ram&#232;ne les hommes &#224; l'&#233;chelle et &#224; l'entit&#233; d'&#171; &#234;tres vivants &#187;, un peu comme des super-animaux. Il consid&#232;re les relations humaines comme &#233;tant essentiellement des relations entre &#234;tres vivants. Pas de politique, peu de sociologie, pas d'analyse des rapports de force sociaux. C'est une approche typiquement biologique, biologisante, organiciste. On la retrouve constamment dans l'&#339;uvre de Vidal, surtout dans ses chapitres sur les races, les ethnies, et les rapports entre groupements et milieux. Sur ce th&#232;me, il commence par exemple par &#233;voquer l'adaptation des plantes au milieu pour analyser ensuite celle des hommes, o&#249; il reprend d'ailleurs le concept de Ratzel sur les Naturv&#246;lker.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Certes, une telle approche est fr&#233;quente &#224; cette &#233;poque. Reclus lui-m&#234;me l'utilise. Certes, pour Vidal comme pour Reclus, le progr&#232;s et la civilisation correspondent &#224; l'effort de l'homme pour se d&#233;gager des contraintes du milieu naturel et physique. L&#224; encore, on observe une convergence entre les deux auteurs. Si Reclus prend davantage en compte la protection de l'environnement, Vidal n'oublie pas non plus cette question. L'id&#233;e d'harmonie intime entre l'homme et la terre que Reclus tire de Alexander von Humbolt (1769-1859) ou de Karl Ritter (1779-1859), Vidal la reprend aussi, de fa&#231;on plus syst&#233;matique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Vidal consid&#232;re l'homme sous l'angle biologique, comme un animal &#233;volu&#233;, et organique, &#224; l'int&#233;rieur d'un tout. Ce tout, c'est &#171; le principe de l'unit&#233; terrestre et la notion de milieu &#187; (p. 5). Vidal souligne qu'on doit ce principe &#224; Ratzel :&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt; &lt;p&gt;&#171; De plus en plus, on s'est &#233;lev&#233; &#224; la notion de faits g&#233;n&#233;raux li&#233;s &#224; l'organisme terrestre. C'est avec raison que Fr. Ratzel insiste sur cette conception dont il fait la pierre d'angle de son Anthropogeographie [1891]. Les faits de g&#233;ographie humaine se rattachent &#224; un ensemble terrestre et ne sont explicables que par lui. Ils sont en rapport avec le milieu que cr&#233;e, dans chaque partie de la terre, la combinaison des conditions physiques.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Il faut &#234;tre attentif. Ne soyons pas na&#239;fs quant &#224; la conception de l'unit&#233; terrestre. Cette conception est largement &#233;tay&#233;e par les d&#233;couvertes scientifiques qui insistent sur les interactions des ph&#233;nom&#232;nes physiques &#224; toutes les &#233;chelles, celle du globe compris (tectonique des plaques, th&#233;orie des climats, etc.). Mais si l'analyse en reste &#224; ce niveau, elle peut facilement et logiquement glisser vers des explications d&#233;terministes du monde, pire encore, elle justifie des politiques au nom de ce d&#233;terminisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est d'ailleurs ce qui s'est pass&#233;. N'oublions pas que Ratzel, avec sa conception organiciste de l'&#201;tat li&#233; au sol, de la lutte biologique pour le Lebensraum, etc., est l'un des inspirateurs de l'&#233;cole allemande de Geopolitik qui fit cause commune avec le national-socialisme germanique (Kjellen, Haushofer). N'oublions pas non plus que le versaillais Vidal de La Blache, r&#233;publicain la&#239;c, membre actif de la F&#233;d&#233;ration r&#233;gionaliste fran&#231;aise qui comprenait des &#233;l&#233;ments tr&#232;s droitisants, pour ne pas dire plus, comme Maurice Barr&#232;s (1862-1923) ou Fr&#233;d&#233;ric Mistral (1830-1914), fut un excellent soutien de la IIIe R&#233;publique et notamment de sa politique coloniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus et Ratzel ont par exemple sur la question des fronti&#232;res une position diam&#233;tralement oppos&#233;e. Ratzel soutient l'id&#233;e de fronti&#232;res naturelles, Reclus la conteste et la condamne. Pour Ratzel, &#171; les barri&#232;res naturelles d&#233;terminent les fronti&#232;res naturelles &#187; (la G&#233;ographie politique, p. 151). Pour Reclus, &#171; le cas des &#238;les mis &#224; part, toutes les bornes plant&#233;es entre les nations sont des &#339;uvres de l'homme &#187; (p. 34).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et on retiendra que, dans les &lt;i&gt;Principes de g&#233;ographie humaine&lt;/i&gt;, Vidal ne fait jamais r&#233;f&#233;rence &#224; Reclus, alors qu'il cite abondamment les Grecs, Ritter, Ratzel et Haeckel. &#192; ce propos, Vidal n'h&#233;site pas &#224; d&#233;clarer que le &#171; milieu &#187; de Taine, l'&#171; environnement &#187; des anglo-saxons et l'&#171; &#339;cologie &#187; de Haeckel sont des &#171; termes qui au fond reviennent &#224; la m&#234;me id&#233;e &#187;, et qui expriment la m&#234;me &#171; pr&#233;occupation &#187; : &#171; l'intime solidarit&#233; qui unit les choses et les &#234;tres &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus n'est pas exempt de tendances biologisantes, voire organicistes. Mais chez Reclus, l'organicisme est plus une figure de style, une utilisation de la m&#233;taphore, qu'une prise de position sur le fond. Sa g&#233;ographie, de naturaliste puis d'humaine, devient clairement, &#224; la fin de sa vie et &#224; l'apog&#233;e de sa r&#233;flexion, &#171; sociale &#187;. Ni &#233;cologique ou &#233;cologiste avant la lettre, &#171; sociale &#187; : tout simplement et tout nettement. La dialectique reclusienne du milieu-espace et du milieu-temps se distingue de l'approche vidalienne &#171; milieu et genre de vie &#187;. Elle semble beaucoup plus pertinente, beaucoup plus riche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;lis&#233;e Reclus et le ph&#233;nom&#232;ne urbain&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quel est le rapport de toutes ces questions avec la ville ? Il est simple : la ville repr&#233;sente l'&#233;l&#233;ment le plus artificiel, par d&#233;finition, le plus construit, le moins &#171; naturel &#187; de l'humanit&#233;. L'approche naturalisante, biologisante et ruralisante de la g&#233;ographie de l'&#233;poque r&#233;pugne par cons&#233;quent &#224; s'y int&#233;resser de pr&#232;s. Du moins avant l'&#233;mergence de l'&#233;cole dite de Chicago dans les ann&#233;es 1920 et 30 (Park, Burgess, etc.) qui sera une tentative de naturaliser le ph&#233;nom&#232;ne urbain ainsi que son analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Bien s&#251;r, personne &#224; l'&#233;poque de Reclus ne nie le fait urbain. Vidal souligne l'artificialit&#233; du ph&#233;nom&#232;ne urbain. Il &#233;crit m&#234;me : &#171; L'origine des villes, si loin qu'il faille remonter, est un fait essentiellement historique &#187; (p. 290). Nous y voil&#224; donc. Car pr&#233;cis&#233;ment pour cette raison, artificialit&#233; et histoire, Vidal et &#224; sa suite l'&#233;cole dite vidalienne ne sont pas tr&#232;s &#224; l'aise avec le ph&#233;nom&#232;ne urbain. Emmanuel de Martonne (1873-1955), gendre et disciple de Vidal, le reconna&#238;t tr&#232;s clairement dans son &#171; avertissement &#187; aux Principes de g&#233;ographie humaine de Vidal : &#171; Nous n'avons pu d&#233;gager sur ce sujet [= les villes] que quelques pages, sorte d'introduction ou de sommaire &#187; (p. VI). R&#233;sultat : sur les quelque 330 pages des Principes de g&#233;ographie humaine, Vidal n'en consacre que 5 (plus une carte) &#224; la ville !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comme je l'ai dit, &#201;lis&#233;e Reclus est plus prolixe sur le sujet, et plus int&#233;ressant. Surtout son chapitre II dans l'Homme et la Terre (qui en comprend 12 dans le quatri&#232;me et dernier livre intitul&#233; Histoire contemporaine).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce qui n'a pas &#233;t&#233; vu &#224; ma connaissance, c'est la forte similitude des plans adopt&#233;s par Reclus et par Vidal dans la premi&#232;re moiti&#233; de leurs ouvrages respectifs, &#224; croire que le second a copi&#233;, d&#233;calqu&#233;, sur le premier :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reclus :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Peuplement de la terre, chap. I : Connaissance scientifique de la plan&#232;te &#8211; R&#233;gions polaires &#8211; Recensement des hommes &#8211; Colonisation du Nord &#8211; Patriotisme et haines nationales &#8211; Fronti&#232;res dites naturelles &#8211; Nationalit&#233;s &#8211; Ganglions mondiaux &#8211; Races supprim&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; R&#233;partition des hommes, chap. II : Horreur et splendeur des villes &#8211; Immigration des campagnards &#8211; R&#233;partition des villes &#8211; R&#233;seau d'&#233;tapes &#8211; Croissance normale et anormale &#8211; Originalit&#233; des villes &#8211; Villes politiques, militaires, industrielles &#8211; Organisation urbaine &#8211; Hygi&#232;ne et art &#8211; Villes-jardins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Encha&#238;nement sur Latins et Germains (chap. III). Russes et Asiatiques (chap. IV). L'Angleterre et son cort&#232;ge (chap. V). Le Nouveau Monde et l'Oc&#233;anie (chap. VI).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vidal :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Premi&#232;re partie : La r&#233;partition des hommes sur le globe ; vue d'ensemble (chap. I). Formation de densit&#233; (chap. II) (Groupes et surfaces de groupements. Mouvements de peuples et migrations). Les grandes agglom&#233;rations humaines : Afrique et Asie (chap. III). L'agglom&#233;ration europ&#233;enne (chap. IV). R&#233;gions m&#233;diterran&#233;ennes (chap. V). Conclusions (chap. VI).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier sous-titre du chapitre de Reclus consacr&#233; au sujet r&#233;sume bien sa pens&#233;e : &#171; Horreur et splendeur des villes &#187;. Avec justesse, Reclus n'adopte pas une position tranch&#233;e vis-&#224;-vis du ph&#233;nom&#232;ne urbain, et des profondes mutations sociales, spatiales ou &#233;cologiques qui l'accompagnent. Il rappelle d'ailleurs que de tout temps de bons esprits se sont lament&#233;s sur l'existence des grandes villes, comme &#171; Rousseau [qui], d&#233;plorant l'avilissement de tant de campagnards qui vont se perdre dans les grandes villes, appelle celles-ci gouffre de l'esp&#232;ce humaine &#187; (p. 67).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus rel&#232;ve ainsi que la croissance urbaine r&#233;sulte non seulement de facteurs n&#233;gatifs, ceux qui d&#233;clenchent par exemple l'exode rural, mais aussi de facteurs positifs. Voyons-les tous les deux.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&#171; C'est un plaisant langage que celui des propri&#233;taires moralistes qui conseillent aux campagnards de rester attach&#233;s &#224; la terre, alors que, par leurs agissements, ils d&#233;racinent le paysan et lui cr&#233;ent des conditions de vie l'obligeant &#224; s'enfuir vers la cit&#233; &#187; (p. 69).&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Et de citer la suppression des terrains communaux, l'industrialisation des campagnes, les besoins de la ville en travailleurs. Et de d&#233;plorer le d&#233;labrement des campagnes que cela entra&#238;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais il &#233;voque aussi l'attrait des hommes pour la vie urbaine, synonyme ou symbole de modernit&#233;, de lumi&#232;res, de foule mais aussi d'anonymat. C'est d'ailleurs une parfaite illustration des ph&#233;nom&#232;nes migratoires qui vont op&#233;rer avec encore plus d'ampleur qu'&#224; son &#233;poque, au cours du xxe si&#232;cle : s'il n'y avait que des facteurs n&#233;gatifs qui chassent les hommes d'un endroit et les poussent vers un autre, ces ph&#233;nom&#232;nes ne pourraient pas vraiment op&#233;rer. Il faut aussi des facteurs attractifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus souligne donc que les villes ne sont pas que des &#171; monstres, des vampires gigantesques, su&#231;ant la vie des hommes &#187; et que &#171; tout ph&#233;nom&#232;ne est complexe &#187;. S'exerce aussi l'attrait de la culture (mus&#233;es, biblioth&#232;ques, &#233;coles), et Reclus, sous-entendant le poids du conservatisme des campagnes, de conclure : &#171; Quand les villes s'accroissent, l'humanit&#233; progresse, quand elles diminuent, le corps social menac&#233; r&#233;gresse vers la barbarie &#187; (p. 72). Nous sommes donc loin des Khmers rouges ou verts qui veulent vider les m&#233;tropoles actuelles de leurs habitants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus va encore plus loin puisqu'il estime que, m&#234;me dans le syst&#232;me bourgeois et capitaliste, les villes peuvent quand m&#234;me &#234;tre des facteurs de progr&#232;s, au niveau de l'hygi&#232;ne principalement. Bourgeois et travailleurs devant vivre &#224; plus ou moins grande proximit&#233;, les bourgeois doivent absolument prendre en compte une am&#233;lioration g&#233;n&#233;rale de l'hygi&#232;ne (infrastructures, adductions, assainissement, etc.), sous peine de voir maladies et pollutions diverses contaminer &#233;galement les couches bourgeoises. Reclus fait, de ce point de vue, une analyse lucide du mouvement hygi&#233;niste urbain de son &#233;poque, de m&#234;me qu'il anticipe sur les politiques &#233;cologiques et am&#233;nitaires prises par l'actuelle bourgeoisie dans les grandes villes. &#171; L'histoire est l&#224; pour enseigner que les maladies des uns entra&#238;nent celles des autres et qu'il est dangereux pour les palais de laisser la peste d&#233;vaster les taudis &#187; (p. 99).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Bien s&#251;r, on pourrait croire que Reclus ne pouvait pas conna&#238;tre la formidable croissance urbaine plan&#233;taire de ces cinquante derni&#232;res ann&#233;es, au moins, et que, par cons&#233;quent, il ne pouvait pas en pr&#233;voir les &#233;normes effets n&#233;gatifs. Mais ce n'est pas tout &#224; fait le cas : &#171; Actuellement, rien ne fait pr&#233;sumer que ces prodigieuses agglom&#233;rations d'&#233;difices aient atteint leur plus grande &#233;tendue imaginable : bien au contraire &#187; (p. 109). Et, apr&#232;s avoir compar&#233; la situation de l'Australie et de l'Angleterre sur ce point, il ajoute en conclusion du chapitre :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&#171; Une prochaine agglom&#233;ration de dix, de vingt millions d'hommes, soit dans le bassin inf&#233;rieur de la Tamise, soit &#224; la bouche de l'Hudson, ou dans tout autre lieu d'appel, n'aurait rien qui p&#251;t surprendre et m&#234;me il faut y pr&#233;parer nos esprits comme &#224; un ph&#233;nom&#232;ne normal de la vie des soci&#233;t&#233;s &#187; (p. 110).&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Rappelons que Londres compte actuellement 7 millions d'habitants et New York 7,3 (19,8 pour toute l'agglom&#233;ration). On pense aux calculs anti-malthusiens de Reclus sur la bande &#233;quatoriale qui pourrait accueillir des millions d'hommes sur ses sols fertiles. Il pr&#233;cise m&#234;me que ce nouveau ph&#233;nom&#232;ne, qui n'a donc rien de pathologique puisqu'il le qualifie de &#171; normal &#187;, s'accompagnera d'un &#171; incessant &#233;change de population entre les cit&#233;s que l'on observe d&#233;j&#224; &#187;, anticipant sur ce que les g&#233;ographes contemporains appellent les r&#233;seaux urbains, sinon m&#233;tropolitains ou m&#233;galopolitains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Observant la logique de la r&#233;partition des villes, Reclus innove &#233;galement dans l'analyse g&#233;ographique :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;&#171; Si la Terre &#233;tait compl&#232;tement uniforme dans son relief, dans la qualit&#233; du sol et les conditions du climat, les villes occuperaient une position g&#233;om&#233;trique pour ainsi dire : l'attraction mutuelle, l'instinct de soci&#233;t&#233;, la facilit&#233; des &#233;changes les auraient fait na&#238;tre &#224; des distances &#233;gales les unes des autres. &#201;tant donn&#233; une r&#233;gion plane, sans obstacles naturels, sans fleuve, sans port, situ&#233;e d'une mani&#232;re particuli&#232;rement favorable, non divis&#233;e en &#201;tats politiques distincts, la plus grande cit&#233; se f&#251;t &#233;lev&#233;e directement au centre du pays ; les villes secondaires se seraient r&#233;parties &#224; des intervalles &#233;gaux sur le pourtour, espac&#233;es rythmiquement, et chacune d'elles aurait eu son syst&#232;me plan&#233;taire de villes inf&#233;rieures, ayant leur cort&#232;ge de villages. La distance normale d'une journ&#233;e de marche, tel devrait &#234;tre sur une plaine uniforme l'intervalle entre les diverses agglom&#233;rations urbaines... &#187; (p. 74).&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Trente ans auparavant environ, &#201;lis&#233;e Reclus anticipe encore en annon&#231;ant la th&#233;orie des places centrales de Walter Christaller. Bien connue des g&#233;ographes, cette th&#233;orie qui fut notamment approfondie par les g&#233;ographes am&#233;ricains comme Brian Berry analyse la g&#233;om&#233;trie des aires de chalandise, d'attraction urbaine, de polarisation, etc. On peut remplacer la &#171; journ&#233;e de marche &#187; par le &#171; parcours d'une automobile &#187; et la logique reste la m&#234;me. Reclus pr&#233;voit d'ailleurs cette &#233;volution puisqu'il &#233;voque ensuite le fait que &#171; les machines ont, graduellement ou brusquement, modifi&#233; les mesures primitives &#187;. Trente ans auparavant, et davantage m&#234;me, Reclus anticipe de surcro&#238;t implicitement sur les critiques ou les modulations que l'on peut faire de cette th&#233;orie, puisqu'il pose clairement les conditions de sa validit&#233; et par cons&#233;quent les conditions a contrario de son invalidation : il faut une plaine uniforme, sans obstacles, ni fleuve, ni port, ni limites politiques... Autrement dit un espace difficile &#224; trouver (Bavi&#232;re, Centre, Middle-West, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comme le fera Vidal, Reclus analyse la localisation des villes en fonction de leur site ou de leur situation mais, alors que Vidal s'en tiendra &#233;troitement l&#224;, Reclus va donc beaucoup plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Reclus et l'urbanisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce n'est donc ni l'existence des villes, ni leur &#233;normit&#233; qui g&#234;ne Reclus. Conform&#233;ment &#224; ses options politiques, c'est l'organisation socio-spatiale in&#233;galitaire des villes qu'il d&#233;plore et condamne. Il &#233;nonce &#224; ce propos une phrase aussi percutante qu'admirable :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt; &#171; Les &#233;diles d'une cit&#233; fussent-ils sans exception des hommes d'un go&#251;t parfait, chaque restauration ou reconstruction d'&#233;difice se f&#238;t-elle d'une mani&#232;re irr&#233;prochable, toutes nos villes n'en offriraient pas moins le p&#233;nible et fatal contraste du luxe et de la mis&#232;re, cons&#233;quence n&#233;cessaire de l'in&#233;galit&#233;, de l'hostilit&#233; qui coupe en deux le corps social &#187; (p. 102).&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Autrement dit, l'antagonisme entre la bourgeoisie et l'&#201;tat d'une part, et les exploit&#233;s et domin&#233;s d'autre part. Tout embellissement de la ville ne profite donc r&#233;ellement qu'&#224; certains et pas &#224; d'autres. Reclus souligne le fait que &#171; les quartiers somptueux, insolents, ont pour contre-partie des maisons sordides, cachant derri&#232;re leurs murs ext&#233;rieurs, bas et d&#233;jet&#233;s, des cours suintantes, des amas hideux de pierrailles, de mis&#233;rables lattes &#187; (p. 102). Il d&#233;nonce la &#171; sp&#233;culation barbare &#187;, la &#171; laideur &#187;, les pollutions (m&#234;me s'il n'emploie pas ce mot).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus souligne que l'embellissement des centres-villes a pour corollaire le rejet en p&#233;riph&#233;rie des populations appauvries, ph&#233;nom&#232;ne bien connu qui existe toujours actuellement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt; &#171; Ce n'est qu'un demi-bien de transformer les quartiers insalubres, si les malheureux qui les habitaient nagu&#232;re se trouvent expuls&#233;s de leurs anciens taudis pour aller en chercher d'autres dans la banlieue... &#187; (ibid).&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Quelle solution ? La r&#233;ponse d'&#201;lis&#233;e Reclus est implicite : la suppression de l'in&#233;galit&#233;, de l'hostilit&#233; qui coupe en deux le corps social, suppression r&#233;alisable, nous dit Reclus dans ses textes plus express&#233;ment politiques par la R&#233;volution sociale ayant pour finalit&#233; le communisme libertaire, proposition qu'il &#233;labora avec les anarchistes Cafiero, Kropotkine et d'autres encore. Elle est m&#234;me explicite dans l'Homme et la Terre : &#171; &#192; bien consid&#233;rer les choses, toute question d'&#233;dilit&#233; se confond avec la question sociale elle-m&#234;me &#187; (p. 105).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus prend &#233;galement en compte l'existence de politiques que l'on pourrait qualifier, pour faire vite et pr&#233;cis, de r&#233;formistes. Il cite notamment &#224; ce propos les cit&#233;s-jardins.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt; &#171; C'est &#224; ce programme [conformer les villes aux besoins et aux plaisirs de tous, devenir des corps organiques parfaitement sains et beaux] que pr&#233;tend r&#233;pondre la ville-jardin. Et de fait, des industriels intelligents, des architectes novateurs ont r&#233;ussi &#224; cr&#233;er en Angleterre, o&#249; le taudis urbain &#233;tait le plus hideux, un certain nombre de centres en des conditions aussi parfaitement saines pour le pauvre que pour le riche &#187; (p. 105).&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Mais il n'en dit gu&#232;re plus &#224; ce sujet et on doit se contenter de son &#171; pr&#233;tendre &#187; pour savoir ce qu'il en pense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il me semble que de fa&#231;on assez g&#233;n&#233;rale Reclus est assez r&#233;fractaire &#224; l'id&#233;e et au terme d'&#171; utopie &#187;. Il l'emploie peu. Il a critiqu&#233; s&#233;v&#232;rement les tentatives de communaut&#233;s anarchistes qui ont fleuri &#224; la fin du xixe si&#232;cle. Il est sensible &#224; cet &#233;gard aux accusations d'utopie qu'ont port&#233;es les adversaires de l'anarchisme, et il pr&#233;f&#232;re parler d'id&#233;al (s'attirant l'&#233;tiquette d'&#171; id&#233;aliste &#187; de la part d'Engels) ou souligner la part d&#233;j&#224; libertaire (anarchique) de la soci&#233;t&#233; existante sur laquelle doit se fonder le &#171; progr&#232;s &#187;, autre terme qu'il ch&#233;rit. &#192; cet &#233;gard, Reclus s'&#233;carte d'un certain nombre de penseurs socialistes, voire de ses propres &#233;pigones comme Patrick Geddes (1854-1932) ou Lewis Mumford (1895-1990).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Philippe Pelletier&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;http://www.plusloin.org/refractions/Refractions4/peletier.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Article paru dans &lt;i&gt;R&#233;fractions&lt;/i&gt; n&#176; 4&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>STEELE, Tom. &#034;Elis&#233;e Reclus et Patrick Geddes, g&#233;ographes de l'esprit'</title>
		<link>https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?article26</link>
		<guid isPermaLink="true">https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?article26</guid>
		<dc:date>2007-04-01T09:28:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		


		<dc:subject>1999 13-16 mai. Montpellier. RENCONTRES &#034;L'&#201;cologie sociale et la Cit&#233;. &#201;lis&#233;e Reclus, Patrick Geddes : Les id&#233;es et l'action dans la cit&#233; 1899-1999&#034;</dc:subject>
		<dc:subject>BEAUCHAMPS, Claire </dc:subject>
		<dc:subject>GEDDES, Patrick (1854-1932). Botaniste et urbaniste &#233;cossais</dc:subject>
		<dc:subject>STEELE, Tom</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Traduction de Claire Beauchamps &lt;br class='autobr' /&gt; La fin du XIXe et le d&#233;but du xxe si&#232;cle ont vu l'apog&#233;e du modernisme dans l'art et dans les id&#233;es. Pendant cette p&#233;riode, des &#233;volutions importantes ont eu lieu dans la production du savoir et la classification des connaissances. L'une de ces &#233;volutions, et non des moindres, est la forte sp&#233;cialisation de la connaissance &#224; la fois dans les universit&#233;s publiques nouvellement mises en place en Grande-Bretagne et dans les grandes &#233;coles de France qui se (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?rubrique24" rel="directory"&gt;Etudes et commentaires&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?mot17" rel="tag"&gt;BEAUCHAMPS, Claire &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?mot18" rel="tag"&gt;GEDDES, Patrick (1854-1932). Botaniste et urbaniste &#233;cossais&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://archives.cira-marseille.info/reclus/spip.php?mot158" rel="tag"&gt;STEELE, Tom&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Traduction de Claire Beauchamps&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La fin du XIXe et le d&#233;but du xxe si&#232;cle ont vu l'apog&#233;e du modernisme dans l'art et dans les id&#233;es. Pendant cette p&#233;riode, des &#233;volutions importantes ont eu lieu dans la production du savoir et la classification des connaissances. L'une de ces &#233;volutions, et non des moindres, est la forte sp&#233;cialisation de la connaissance &#224; la fois dans les universit&#233;s publiques nouvellement mises en place en Grande-Bretagne et dans les grandes &#233;coles de France qui se placent toutes, en quelque sorte, dans la lign&#233;e des universit&#233;s allemandes du XIXe si&#232;cle. En Grande-Bretagne surtout, le mouvement des universit&#233;s modernes doit beaucoup &#224; la volont&#233; d'ouverture des universit&#233;s qui, sous l'influence d'hommes comme Michael Sadler et H.-R. Mackinder, avaient cr&#233;&#233; des &#171; avant-postes universitaires &#187; dans de nombreuses villes industrielles du Nord. Cette perc&#233;e des universit&#233;s a donc jou&#233; un r&#244;le important en incitant les chefs d'entreprise locaux et les pouvoirs publics &#224; fonder des centres universitaires dans les ann&#233;es qui vont de 1870 &#224; 1880 ; ceux-ci sont devenus ind&#233;pendants &#224; la fin du si&#232;cle dernier ou au d&#233;but du xxe si&#232;cle. Ces nouveaux lieux universitaires se d&#233;marquaient des anciennes universit&#233;s d'Oxford et de Cambridge par leur rejet du syst&#232;me coll&#233;gial et leur choix de d&#233;partements de sp&#233;cialit&#233; dans lesquels des sp&#233;cialistes enseignaient des disciplines sp&#233;cifiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On peut dire que ces nouvelles universit&#233;s ont jou&#233; un r&#244;le exemplaire &#224; cette &#233;poque dans le d&#233;veloppement de la professionnalisation du travail et de la soci&#233;t&#233; en g&#233;n&#233;ral. En effet, le caract&#232;re sp&#233;cialis&#233; de ces nouvelles universit&#233;s &#233;tait le reflet fid&#232;le de la conception d'une activit&#233; professionnelle aux limites bien d&#233;finies, avec des m&#233;thodes distinctes et des savoirs de sp&#233;cialistes jalousement gard&#233;s, caract&#233;ristiques de la vie professionnelle. Au xviiie si&#232;cle, si&#232;cle des Lumi&#232;res, l'av&#232;nement de la science avait entra&#238;n&#233; le morcellement du savoir et mis &#224; mal l'image de &#171; l'honn&#234;te homme &#187; et de l'&#233;rudit du Moyen &#194;ge, mais c'est le syst&#232;me de l'universit&#233; moderne qui a fait &#233;clater le savoir unifi&#233; et cr&#233;&#233; des disciplines organis&#233;es, enseign&#233;es par des sp&#233;cialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette sp&#233;cialisation s'opposait directement au courant de &#171; l'&#233;ducation populaire &#187; qui, &#224; l'exception du positivisme, exaltait la vision globale ou holistique. La pratique de l'&#233;ducation populaire commence r&#233;ellement avec l'ouverture des m&#233;thodes &#171; scientifiques &#187; &#224; un public de masse. Mais c'est de son exp&#233;rience personnelle que le profane tire son d&#233;sir de formation. Pour le profane, l'analyse et la compr&#233;hension scientifique de l'exp&#233;rience personnelle sont l'antidote &#224; la rh&#233;torique du cur&#233; et de l'homme politique, et le commencement de la lib&#233;ration individuelle et politique ; la femme profane intelligente du XIXe, quant &#224; elle, pr&#233;f&#233;rait l'art et la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comment les formateurs qui se pr&#233;occupaient de l'instruction populaire d'adultes au XIXe et au d&#233;but du xxe si&#232;cle se sont-ils positionn&#233;s dans cette contradiction qui consistait &#224; r&#233;pondre aussi bien &#224; la demande populaire de tout comprendre qu'&#224; une sp&#233;cialisation de plus en plus grande de la vie professionnelle et des connaissances ? Question peu pertinente, en un sens, puisque aucune des personnes concern&#233;es de l'&#233;poque ne se percevait dans le r&#244;le de formateur d'adultes ni m&#234;me de formateur, tout simplement parce que cette sp&#233;cialisation n'avait pas encore &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;e. Dans beaucoup de domaines, elles voulaient simplement, en tant que gens cultiv&#233;s, partager leur enthousiasme pour le changement social avec un public assoiff&#233; de connaissance mais exclu du syst&#232;me universitaire. Si l'on regarde bien le r&#244;le jou&#233; par les deux personnages de cette &#233;tude, on voit clairement que leurs activit&#233;s p&#233;dagogiques ne pouvaient pas &#234;tre s&#233;par&#233;es de leurs convictions politiques. Ils voulaient tous deux mettre au point des corps de savoir authentiques et des m&#233;thodes r&#233;futables, c'est-&#224;-dire susceptibles ou non d'&#234;tre d&#233;montr&#233;es. Reclus comme Geddes sont sans aucun doute des exemples de cette nouvelle classe professionnelle dont le pouvoir provenait de leur expertise (Perkin, 1996). Ils &#233;taient positivistes et ils auraient cru en des solutions apport&#233;es par des experts. Mais ce qui les d&#233;marque de leur &#233;poque, c'est qu'ils se sont appuy&#233;s sur une &#233;thique de progr&#232;s, d'&#233;galit&#233; et de justice sociale. Ils croyaient l'un comme l'autre au service public qui devait &#234;tre &#224; la base de la vie professionnelle, mais pas dans le sens d&#233;voy&#233; d'une ob&#233;issance aveugle &#224; un &#201;tat ou &#224; une autorit&#233; toute puissante, ce qu'est devenue plus tard la caricature de cette conception. L'un et l'autre se caract&#233;risaient en effet par une saine attitude antiautoritaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comme le dit Perkin, la soci&#233;t&#233; britannique a &#233;t&#233; la premi&#232;re &#224; se professionnaliser et, de l&#224;, &#224; se moderniser gr&#226;ce &#224; un certain nombre de r&#233;formes qui comprenaient notamment la cr&#233;ation d'un service public professionnalis&#233; bas&#233; sur la m&#233;ritocratie, la nomination de gestionnaires redevables des comptes au public, l'abolition du syst&#232;me des charges h&#233;r&#233;ditaires, et m&#234;me la r&#233;forme des universit&#233;s d'Oxford et de Cambridge. Mais ce n'&#233;tait l&#224; qu'un d&#233;but. Hutton et Marquand ont fait remarquer r&#233;cemment que l'&#201;tat ayant mandat de r&#233;guler la soci&#233;t&#233; qui &#233;tait alors mise en place en Grande-Bretagne conservait encore beaucoup des institutions et des privil&#232;ges quasi m&#233;di&#233;vaux qui permettaient &#224; l'ancien syst&#232;me de survivre (Hutton, 1995 ; Marquand, 1996). Vu sous cet angle, l'&#201;tat britannique diff&#233;rait des modernisations plus tardives qui ont eu lieu dans certains pays d'Europe et au Japon, o&#249; l'on d&#233;veloppa beaucoup plus largement les collectivit&#233;s qui deviendraient partie prenante des r&#233;sultats. Marquand affirme que, si la cons&#233;quence politique en a &#233;t&#233; une importance grandissante de l'&#201;tat et le d&#233;veloppement de l'&#201;tat-providence, l'&#201;tat n'avait pourtant pas &#233;t&#233; inactif dans les d&#233;cennies pr&#233;c&#233;dentes. Comme le fait remarquer Karl Polanyi dans la Grande Transformation, les &#233;conomies lib&#233;rales du laisser-faire n'&#233;taient pas du tout une &#233;volution &#171; naturelle &#187; mais au contraire elles s'appuyaient sur une l&#233;gislation &#233;tatique importante. L'&#233;conomie du laisser-faire n'&#233;tait rien de moins qu'une &#171; utopie du march&#233; impos&#233;e par l'&#201;tat &#187;. Ce qui &#233;tait vraiment spontan&#233;, en revanche, ce fut l'activit&#233; &#224; contre-courant, qui mena au mouvement pr&#244;nant une planification sociale. Autrement dit, selon Polanyi, &#171; le laisser-faire &#233;tait planifi&#233;, la planification ne l'&#233;tait pas &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On peut consid&#233;rer que Geddes et Reclus rel&#232;vent de ce courant de r&#233;action naturelle &#224; cette &#233;conomie lib&#233;rale qui a tant appauvri la classe ouvri&#232;re en Grande-Bretagne et en Europe. Ils ont largement contribu&#233; &#224; pr&#233;voir et &#224; actualiser ces institutions interm&#233;diaires que Polanyi d&#233;crit comme caract&#233;ristiques de la longue contre-r&#233;volution &#224; l'&#233;conomie du laisser-faire. Ils appartiennent aussi &#224; ce puissant courant de pens&#233;e libertaire qui a jet&#233; les bases d'une conception globale et, simultan&#233;ment, des &#233;tudes r&#233;gionales ; ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, ils ont ins&#233;r&#233; la r&#233;gion dans une vision globale du monde. Ni l'un ni l'autre ne croyait &#224; la n&#233;cessit&#233; de fronti&#232;res politiques nationales, et Reclus, en fait, a tr&#232;s t&#244;t mis en garde contre les risques totalitaires de l'&#201;tat-nation. Tous deux pensaient que l'unit&#233; naturelle de l'&#233;tude g&#233;ographique &#233;tait la r&#233;gion &#233;conomique et que celle-ci devrait &#234;tre comprise en termes de soci&#233;t&#233; globale et non pas d'int&#233;r&#234;t national particulier. Ils &#233;taient donc tous les deux de leur &#233;poque mais, sous certains aspects cruciaux, ils &#233;taient en opposition avec celle-ci. Ils &#233;taient tous deux des &#233;ducateurs populaires, faute d'une meilleure expression, et ce que je veux mettre en avant ici, c'est que les formes d'&#233;ducation populaire dans lesquelles ils &#233;taient engag&#233;s constituent des secteurs particuli&#232;rement importants pour le d&#233;veloppement de leurs domaines particuliers sous une forme interdisciplinaire et accessible aux non-sp&#233;cialistes, bien avant que leurs domaines ne deviennent des disciplines acad&#233;miques pour initi&#233;s. Reclus a invent&#233; le terme de &#171; g&#233;ographie sociale &#187; pour d&#233;crire ce qui n'&#233;tait rien d'autre pour lui que &#171; l'histoire dans l'espace &#187; ; quant &#224; Geddes, qui se r&#233;clamait de l'influence de Reclus, il fut l'un des fondateurs de la sociologie britannique et de l'urbanisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;lis&#233;e Reclus&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_32 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;15&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
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&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://archives.cira-marseille.info/reclus/local/cache-vignettes/L183xH268/022.65-c0f94.jpg?1652673866' width='183' height='268' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;&#201;lis&#233;e Reclus
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; &#201;lis&#233;e Reclus (1830-1905) est un g&#233;ographe fran&#231;ais et un th&#233;oricien anarchiste majeur. Il fait ses &#233;tudes en Allemagne avec des professeurs comme Karl Ritter et Friedrich Ratzel qui d&#233;veloppent alors l'id&#233;e de r&#233;gions climatiques et &#233;conomiques. En 1868, la publication de la Terre vaut &#224; Reclus d'&#234;tre reconnu comme un g&#233;ographe de talent (Fleming, 1979 : 144). Il a toujours beaucoup voyag&#233;. Il est particuli&#232;rement boulevers&#233; par l'immigration massive en Am&#233;rique de tous les pauvres gens venus d'Europe et de tous les Irlandais chass&#233;s de leur pays par la famine. Cette exp&#233;rience le convainc que cette discipline naissante qu'est la g&#233;ographie ne doit pas se cantonner &#224; la description de ph&#233;nom&#232;nes physiques et de fronti&#232;res politiques et se doit de refl&#233;ter les mouvements humains et sociaux. Lors de son exil en Suisse, il d&#233;veloppe une forme de socialisme anarchiste qu'il conservera tout au long de sa vie. En m&#234;me temps, il commence &#224; travailler &#224; sa Nouvelle G&#233;ographie universelle qu'il voit comme une introduction &#224; la nouvelle g&#233;ographie. Il est important de souligner que c'est en prison que Reclus a l'id&#233;e d'&#233;crire une encyclop&#233;die de g&#233;ographie, et qu'elle para&#238;t non pas sous la forme d'un volumineux volume destin&#233; &#224; la consommation universitaire mais sous forme de s&#233;ries de fascicules bon march&#233;. Ils lui ont valu des m&#233;dailles d'or de la Soci&#233;t&#233; de g&#233;ographie de Paris en 1892 et de la Soci&#233;t&#233; royale de g&#233;ographie de Londres en 1894.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sa r&#233;putation grandissante lui permet de se voir offrir l'amnistie politique, mais il refuse de retourner en France tant que la m&#234;me faveur n'est pas accord&#233;e &#224; tous les communards en exil. Il est invit&#233; en Belgique pour y donner des cours en formation continue &#224; l'Universit&#233; libre de Bruxelles mais au dernier moment les responsables de l'universit&#233;, pris de panique, annulent l'invitation. Reclus, qui &#224; l'origine &#233;tait franc-ma&#231;on, donne ses conf&#233;rences dans une salle locale des francs-ma&#231;ons et participe &#224; la fondation de l'universit&#233; dissidente de Bruxelles (Steele, 1997).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est donc presque contre son gr&#233; que Reclus compte parmi ceux qui fond&#232;rent la g&#233;ographie en tant que discipline universitaire, m&#234;me si, selon le g&#233;ographe belge Wagner, la France est le pays qui a le plus contribu&#233; au d&#233;veloppement et &#224; la popularisation d'une science s&#233;par&#233;e (Ross, 1988 : 93). L'une des raisons invoqu&#233;es est que la popularit&#233; de cette discipline est en grande partie due &#224; la d&#233;faite que la France avait essuy&#233;e lors de la guerre contre la Prusse, pays dont les cartes g&#233;ographiques auraient &#233;t&#233; bien sup&#233;rieures. Selon Ross, la France fut prise alors d'une sorte de fr&#233;n&#233;sie g&#233;ographique, qui entra&#238;na la sortie des premiers bulletins acad&#233;miques tels que l'Explorateur et la Revue de g&#233;ographie ainsi que la demande d'ouverture d'une &#201;cole sup&#233;rieure de g&#233;ographie &#224; Paris. La d&#233;cennie qui suivit 1871 vit la naissance en France de plus de douze soci&#233;t&#233;s de g&#233;ographie rassemblant pr&#232;s de dix mille adh&#233;rents. Pour Ross, cet engouement ne co&#239;ncide pas seulement avec le triomphe de la bourgeoisie, elle en est une partie int&#233;grante, et elle r&#233;pond aux conqu&#234;tes coloniales fran&#231;aises et particuli&#232;rement &#224; celle de l'Alg&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pourtant Reclus, parce qu'il ne partage pas cette orthodoxie, est mis &#224; l'&#233;cart de l'universit&#233;, et il faut attendre soixante-dix ans pour qu'il soit red&#233;couvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus rompt avec la forme universitaire que la g&#233;ographie a prise en France avec Vidal, qui se concentre sur les caract&#233;ristiques physiques, et il essaie, au contraire, de lui donner une dimension sociologique. Dans ses travaux, il s'int&#233;resse aux gens dans leur environnement, au changement des relations, &#224; l'&#233;volution des institutions et aux rapports entre communaut&#233;s ethniques et linguistiques (Fleming, 1979 : 145).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus est un positiviste qui croit &#224; l'observation de premi&#232;re main &#224; partir de laquelle on peut tirer des g&#233;n&#233;ralisations. Mais m&#234;me s'il reste rigoureusement fid&#232;le au positivisme scientifique, il a une mani&#232;re presque mystique de consid&#233;rer la Terre comme un syst&#232;me de relations spatiales et historiques. Cela peut permettre d'&#233;clairer l'attrait que les travaux de Reclus peuvent avoir aujourd'hui pour les environnementalistes et les &#233;cologistes de la tendance Gaia. La dimension politique qu'il voit dans sa discipline va au-del&#224; de la perspective universitaire, et cela explique pourquoi il adopte le style d'enseignement qu'il admirait dans les cours que Ritter dispensait en Allemagne en 1851. Celui-ci se pr&#233;occupait surtout des points marquants et &#233;vitait &#224; son enseignement de la g&#233;ographie le c&#244;t&#233; ennuyeux qu'elle pouvait avoir dans les livres, rendant ainsi cette discipline accessible &#224; une audience populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus se m&#233;fie des fronti&#232;res qui n'ont rien de naturel et de l'id&#233;e de nation en particulier. Il pense qu'il peut exister des unit&#233;s politiques autonomes fond&#233;es sur des r&#233;gions &#233;conomiquement unifi&#233;es, et il le montre dans son c&#233;l&#232;bre chapitre sur les vall&#233;es que Geddes a repris plus tard. Il redoute surtout le c&#244;t&#233; pervers de l'id&#233;e de nation qu'il d&#233;c&#232;le, d&#232;s 1871, dans le nationalisme allemand. Il pr&#233;dit &#233;galement l'&#233;chec de l'Empire britannique &#224; cause de son absence d'unit&#233; territoriale. Sans &#234;tre insensible &#224; la justesse des luttes identitaires men&#233;es par les minorit&#233;s nationales contre l'oppression imp&#233;rialiste, il pense que les crit&#232;res linguistiques et raciaux ne suffisent pas &#224; unir un peuple. Pour lui, les luttes des minorit&#233;s nationales doivent se situer dans le contexte de la lutte globale pour la justice et ne doivent se mener qu'avec une haute conscience morale des droits et des devoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'approche positiviste de Reclus se combine avec sa conception politique r&#233;volutionnaire. Il compte sur la science pour h&#226;ter le &#171; triomphe de la R&#233;publique sociale universelle &#187;. Il pense que la th&#233;orie de l'&#233;volution de Darwin permettra l'av&#232;nement des forces progressistes et que par une observation intelligente les scientifiques pourront mettre au jour et encourager le potentiel de celles-ci. L'une des caract&#233;ristiques de la lecture que Reclus fait de Darwin est qu'il croit plus aux vertus de la solidarit&#233; qu'&#224; la survie du plus fort du fait d'un individualisme acharn&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt; &#171; C'est toujours par la solidarit&#233;, gr&#226;ce &#224; l'association de forces spontan&#233;es qui se coordonnent entre elles que tout progr&#232;s s'accomplit... L'historien, en juge qui &#233;voque les si&#232;cles pass&#233;s et les fait d&#233;filer sous nos yeux en une procession sans fin, nous montre bien comment la loi de la lutte brutale et aveugle pour la vie, qu'exaltent tant les adorateurs de la r&#233;ussite et du succ&#232;s, est subordonn&#233;e &#224; une seconde loi, celle de l'union d'individus faibles en des organismes de plus en plus d&#233;velopp&#233;s, qui apprennent &#224; se d&#233;fendre contre les forces ennemies, &#224; reconna&#238;tre les ressources de leur environnement et m&#234;me &#224; en cr&#233;er de nouvelles. Nous savons que si nos descendants doivent un jour atteindre un grand destin de libert&#233; et de savoir scientifique, ils le devront &#224; l'union qu'ils sauront r&#233;aliser de plus en plus, &#224; une collaboration incessante des hommes entre eux et &#224; cette entraide qui rend possible la fraternit&#233;. &#187; (Reclus, 1889 ; retraduit de Fleming, 1979 : 150) &lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Reclus n'&#233;crit pas ces lignes pour une brochure politique mais bien dans l'introduction d'un ouvrage universitaire, la Civilisation et les grands fleuves historiques de L&#233;on Metchnikoff, 1889. Reclus ne rejette pas la violence ni la lutte arm&#233;e contre l'&#201;tat oppressif, mais il consid&#232;re l'&#233;ducation comme une n&#233;cessit&#233; absolue de la lib&#233;ration prol&#233;tarienne, car la maturit&#233; de la lutte d&#233;pend du degr&#233; d'&#233;ducation de la classe ouvri&#232;re. Il pense que la th&#233;orie darwinienne de l'&#233;volution peut faire la preuve que la classe ouvri&#232;re, en tant que classe, est sup&#233;rieure &#224; la bourgeoisie du fait de la collectivisation et que, comme l'entraide est sup&#233;rieure au capitalisme, le syst&#232;me bourgeois d'&#233;ducation ne peut donc que retarder le d&#233;veloppement moral et intellectuel de la race humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; M&#234;me s'il partage le m&#234;me respect que Marx pour un fondement scientifique du socialisme, Reclus se d&#233;marque du socialisme marxiste par l'accent qu'il met sur le r&#244;le de l'individu et de la morale. D'un autre c&#244;t&#233;, il n'est pas d'accord avec les anarchistes am&#233;ricains qui rejettent le socialisme. Reclus pense que la science doit en derni&#232;re instance se soumettre &#224; la conscience, &#171; interpr&#232;te de la voix int&#233;rieure &#187;. Pour lui, comme pour les socialistes &#233;thiques, le signe de l'avanc&#233;e vers une humanit&#233; meilleure se trouve pr&#233;cis&#233;ment dans le d&#233;veloppement de la conscience. C'est par elle que l'individu deviendra un &#234;tre social et fa&#231;onnera ses ambitions dans le cadre du bien de la communaut&#233; tout enti&#232;re, puisque individu et soci&#233;t&#233; sont l'un pour l'autre la cellule et le corps, ind&#233;pendants mais ins&#233;parables &#224; la fois. Par cons&#233;quent, bien que les avanc&#233;es sociales n'arrivent que par la pouss&#233;e des volont&#233;s individuelles, les anarchistes ne peuvent pas accepter le lib&#233;ralisme en mati&#232;re &#233;conomique et ils se revendiquent du collectivisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Patrick Geddes&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_31 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;16&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://archives.cira-marseille.info/reclus/local/cache-vignettes/L190xH197/gedrrc-149e3.jpg?1652673866' width='190' height='197' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Patrick Geddes
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt; Patrick Geddes (1854-1932) est un biologiste, sociologue et urbaniste, vivement int&#233;ress&#233; par les th&#233;ories de l'&#233;ducation et de la connaissance, les arts et les lettres, l'histoire et bien d'autres domaines. &#171; Cette vari&#233;t&#233; d'int&#233;r&#234;ts ne r&#233;sulte pas d'une qu&#234;te du savoir pour le savoir, mais d'une tentative de clarifier et de mettre en lumi&#232;re, dans un monde de plus en plus sp&#233;cialis&#233;, les relations r&#233;ciproques entre les diverses branches du savoir au b&#233;n&#233;fice de la vie humaine &#187; (McGrath, 1996).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Patrick Geddes grandit et suit l'&#233;cole en &#201;cosse, il &#233;tudie la biologie &#224; Londres. Bien qu'il commence sa carri&#232;re de biologiste &#224; Londres et en France, il s'&#233;tablit &#224; &#201;dimbourg d&#232;s la fin des ann&#233;es 1880. L&#224;, son centre d'int&#233;r&#234;t bascule et il s'occupe des travaux de r&#233;habilitation de la vieille ville, avec en particulier le quartier des Jardins Ramsay transform&#233; en appartements, en r&#233;sidences universitaires et en studios d'artistes, ainsi que l'Outlook Tower, la Tour observatoire, qu'il reconstruit en lui donnant une forme totalement nouvelle de mus&#233;e &#233;ducatif, de laboratoire d'&#233;tude sociologique et r&#233;gionale. &#192; l'instar de Reclus, Geddes commence &#224; s'int&#233;resser &#224; l'organisation des soci&#233;t&#233;s humaines, mais il se concentre surtout sur les relations spatiales qui se manifestent dans la ville et la campagne. &#171; Dans les d&#233;cennies suivantes, Geddes propage sa th&#233;orie tr&#232;s personnelle sur la ville et la soci&#233;t&#233;, qui s'inspire de th&#233;ories r&#233;gionales en biologie et en g&#233;ographie, d'id&#233;es philosophiques (en particulier celles de Platon) et de la pens&#233;e politique anarchiste &#187; (McGrath, 1996).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En 1903, Geddes publie le D&#233;veloppement urbain : &#233;tude des parcs, des jardins et des instituts culturels, qui est un rapport pour la fondation Carnegie de Dunfermline. C'est son premier travail important en urbanisme, qui contribue &#224; le faire conna&#238;tre dans le monde des architectes et des urbanistes. Apr&#232;s 1900, Geddes travaille &#224; Londres o&#249; il est le co-fondateur de la Soci&#233;t&#233; de sociologie et, en 1911, il montre pour la premi&#232;re fois son exposition intitul&#233;e &#171; Villes et urbanisme &#187;. De 1914 &#224; 1924, il vit surtout en Inde o&#249; il participe &#224; un travail d'urbanisme. &#192; la fin de l'ann&#233;e 1910, il est charg&#233; par l'Organisation sioniste de dessiner et de concevoir les plans de l'universit&#233; h&#233;bra&#239;que de J&#233;rusalem, des jardins p&#233;riph&#233;riques des villes de J&#233;rusalem et de Ha&#239;fa ainsi que d'un certain nombre de colonies dans diff&#233;rents endroits de Palestine. En 1924, Geddes s'installe &#224; Montpellier o&#249; il cr&#233;e le Coll&#232;ge des &#201;cossais, universit&#233; internationale consacr&#233;e &#224; la poursuite de sa philosophie du renouveau de la vie. En 1925, il retourne en Palestine o&#249; il dessine un plan d'ensemble pour la ville de Tel-Aviv, son &#339;uvre la plus importante sans doute. En 1932, Geddes re&#231;oit et accepte un titre de chevalier. Il meurt la m&#234;me ann&#233;e &#224; Montpellier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comme beaucoup d'autres acteurs du mouvement pour la formation des adultes, Michael Sadler notamment, Geddes est influenc&#233; lors de ses &#233;tudes &#224; Oxford par les cours et les &#233;crits de John Ruskin. Les doctrines de celui-ci sur la noblesse du travail manuel et sur l'id&#233;al de citoyennet&#233; ont en effet entra&#238;n&#233; une g&#233;n&#233;ration tout enti&#232;re de jeunes id&#233;alistes &#224; se lancer dans la r&#233;forme sociale par la formation. Geddes devient membre de l'Association britannique pour la promotion de la science et il assiste aux congr&#232;s qui ont lieu dans les ann&#233;es qui vont de 1880 &#224; 1890 ; c'est l&#224; qu'il acquiert la conviction que arts, lettres et science sont indissociables et ne doivent pas &#234;tre &#233;tudi&#233;s s&#233;par&#233;ment. On ne dira jamais assez le r&#244;le primordial que l'Association britannique joue &#224; cette &#233;poque dans la popularisation des nouvelles avanc&#233;es des sciences sociales. Par exemple, l'un des groupes qui s'est consacr&#233; aux &#233;tudes de g&#233;ographie a &#233;t&#233; le creuset de ce qui est devenu la &#171; Nouvelle G&#233;ographie &#187; (Cantor, 1960-61). Halford Mackinder qui, avec Sadler, devait plus tard jouer un r&#244;le important dans l'Oxford Delegacy, &#233;tait membre de ce groupe, et il consid&#233;rait l'enseignement de cette mati&#232;re en dehors de la salle de cours comme le plus appropri&#233; &#224; la &#171; Nouvelle G&#233;ographie &#187; et comme le plus agr&#233;able (Brouet, 1975 ; Unstead, 1947)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Geddes fait partie du groupe qui dans l'Association britannique r&#233;unit des sociologues et des &#233;conomistes et discute f&#233;rocement &#224; cette &#233;poque des limites relatives de leurs disciplines respectives. On sait par exemple que, lors du congr&#232;s de 1876, certains savants, au nombre desquels figure Francis Galton, leur ont reproch&#233; leur absence d'approche vraiment scientifique. Ce qui a ensuite entra&#238;n&#233; une importante reformulation du sujet par le chef du groupe J.-K. Ingram, de Dublin, un adepte d'Auguste Comte. Il qualifie les sciences &#233;conomiques modernes de &#171; st&#233;riles et discordantes &#187; et souhaite une nouvelle sociologie qui se baserait sur une synth&#232;se de toutes les connaissances et dans laquelle les probl&#232;mes sp&#233;cifiques seraient consid&#233;r&#233;s comme faisant partie d'un tout plus large (Meller, 1990 : 58).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au congr&#232;s de 1881, Geddes essaie de mettre en avant l'approche globale pr&#233;conis&#233;e par Ingram, et il s'oppose alors &#224; Francis Galton, l'inventeur de l'eug&#233;nisme. Entra&#238;nant ce qui est devenu une rupture embl&#233;matique dans l'approche des sciences sociales, Galton demande ensuite que l'&#233;tude de la g&#233;n&#233;tique soit la base de la compr&#233;hension de la soci&#233;t&#233; et il cr&#233;e la Soci&#233;t&#233; d'eug&#233;nisme en 1904, cependant que, la m&#234;me ann&#233;e, Geddes s'oriente dans une direction toute diff&#233;rente et cr&#233;e le Mouvement d'&#233;ducation civique (Abrams, 1968 : 177-98). C'est ainsi que l'opposition entre nature et culture se manifeste sous une forme institutionnelle et se concr&#233;tise dans des formations sociales oppos&#233;es. L'ombre du grand philosophe allemand Friedrich Nietzsche plane sur le d&#233;bat, car son Ainsi parlait Zarathoustra vient d'&#234;tre traduit en anglais, et suscite la r&#233;ponse fac&#233;tieuse : &#171; Ni nature ni culture, mais Nietzsche. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le jeune Geddes, avec ses &#233;tudes scientifiques, est s&#233;duit par l'approche globale d'Ingram et il voit par ailleurs dans la formation des adultes l'environnement le plus propice pour d&#233;velopper son sujet de fa&#231;on interdisciplinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#192; l'invitation d'Ingram en 1881, il commence son premier enseignement au University College de Dublin, o&#249; se trouve en fait le premier programme d'extension de l'universit&#233;, qui avait &#233;t&#233; lanc&#233; par le cardinal Newman en 1854. Tr&#232;s vite, Geddes d&#233;veloppe ses propres th&#233;ories biologiques sur les sciences sociales et la biologie sociale, et il &#233;met l'id&#233;e qu'en sciences &#233;conomiques le principe &#171; biologique &#187; montre que le principe cl&#233; de l'&#233;conomie n'est pas &#171; un toit et de quoi se nourrir &#187; mais bien &#171; la culture et l'&#233;ducation &#187;. Il est aussi persuad&#233; que les sciences &#233;conomiques s'atrophieraient &#224; l'universit&#233; et devraient atteindre un objectif &#233;ducatif plus large qui impliquerait les deux cat&#233;gories sociales les plus exclues de l'universit&#233;, les femmes et la classe ouvri&#232;re. Meller fait la remarque suivante : &#171; Les th&#233;ories sur l'importance des sciences &#233;conomiques en tant que discipline et sur l'&#233;ducation des adultes deviennent &#233;troitement li&#233;es. Au c&#339;ur du sujet se trouvaient les universit&#233;s et les nouveaux centres de formation universitaire qui se d&#233;veloppaient en province. &#187; (Meller, 1990 : 62 ; voir Armytage, 1995)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En Irlande, Geddes est impressionn&#233; par la vitalit&#233; culturelle du nationalisme irlandais et la possibilit&#233; de construire une identit&#233; panceltique pour tous les peuples subalternes de Grande-Bretagne en r&#233;action &#224; l'h&#233;g&#233;monie de la culture anglaise. Par la suite, sa tentative de lancer un mouvement celtique &#224; &#201;dimbourg n'a jamais vraiment r&#233;ussi. L'une des raisons en est la pr&#233;dominance des Saxons des Basses Terres, dont les relations aux &#201;cossais des Highlands et &#224; la frange celtique se bornent aux histoires sentimentales et aux motifs d&#233;coratifs de l'artisanat d'art anglais. Pourtant la renaissance culturelle qu'il enclenche, gr&#226;ce &#224; des journaux comme son &#233;ph&#233;m&#232;re Evergreen, a contribu&#233; &#224; radicaliser &#224; la fois des artistes et des &#233;crivains &#233;cossais, et l'avant-garde au sud de la fronti&#232;re. On retrouve cette influence dans le principal journal de l'avant-garde, le &lt;i&gt;New Age&lt;/i&gt; d'Alfred Orage (Steele, 1990).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sa conviction de l'interd&#233;pendance entre la science, les arts et les lettres s'est renforc&#233;e &#224; cette &#233;poque par la rencontre avec le philosophe fran&#231;ais Henri Bergson, dont les id&#233;es sur l'&#233;volution cr&#233;atrice sont alors popularis&#233;es par T. E. Hulme dans le New Age (Martin, 1967 ; Steele, 1990). Et, comme Ruskin, il pense que l'esprit nouveau dans l'art provient de l'&#233;merveillement que la science moderne fait na&#238;tre chez l'artiste. Il est particuli&#232;rement sensible &#224; l'id&#233;e qu'on mesure le degr&#233; de modernit&#233; &#224; la capacit&#233; de l'artiste &#224; se r&#233;jouir des nouvelles d&#233;couvertes de la recherche scientifique (Meller, 65).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On peut donc dire que Geddes fait partie de ce large mouvement de gens qui, avec Ruskin, publient des journaux d'avant-garde, cr&#233;ent des petits cercles de province partout dans le pays et s'engagent dans l'ouverture des universit&#233;s au grand public par une approche interdisciplinaire des mati&#232;res enseign&#233;es (Armytage, 1961). Il appartient donc en g&#233;n&#233;ral &#224; la tendance des socialistes &#233;thiques, qui embrassent une vision plus large du socialisme, tendance qui inclut les socialistes chr&#233;tiens, les v&#233;g&#233;tariens et les spiritualistes th&#233;osophiques. Geddes est &#233;galement associ&#233; &#224; la Fellowship of the New Life (Fraternit&#233; de la nouvelle vie), cr&#233;&#233;e en 1882 par le philosophe &#233;cossais Thomas Davidson, mais il n'en a jamais &#233;t&#233; membre. C'est l&#224; qu'il rencontre Havelock Ellis et Edward Carpenter dont la th&#233;orie sur la sexualit&#233; l'int&#233;resse beaucoup, ainsi que J.-A. Thompson avec lequel il &#233;crit l'&#233;volution sexuelle (1889). Il n'est pas d'accord avec la soci&#233;t&#233; des Fabiens 1 qui se sont s&#233;par&#233;s de la Fraternit&#233; en 1884 avec &#224; leur t&#234;te G.-B. Shaw, Hubert Bland, et les Webb, parce que, pour lui, ils subordonnent les pr&#233;occupations morales au mat&#233;rialisme m&#233;canique. Il ne souscrit pas non plus &#224; la pr&#233;dilection des Fabiens pour un &#201;tat centralis&#233; et une politique d'assistance, parce qu'il estime que le concept de &#171; masses &#187; inclus dans cette conception est incompatible avec sa vision du caract&#232;re central de l'individu et de la volont&#233; cr&#233;atrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Gr&#226;ce &#224; l'int&#233;r&#234;t qu'il porte aux th&#233;ories biologiques sur la soci&#233;t&#233; et la sexualit&#233;, Geddes a une conception des femmes relativement avanc&#233;e pour l'&#233;poque. De fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, comme nous avons pu le constater, il adopte la ligne de l'&#233;cole de sociologie de Le Play sur l'&#233;volution organique, qui estime que la soci&#233;t&#233; &#233;volue depuis les formes les plus simples vers les plus complexes, et que l'histoire et la culture jouent des r&#244;les importants dans ce processus. Pour Geddes, les femmes ont un r&#244;le primordial dans la transmission des id&#233;aux culturels, et des traditions dont elles sont en quelque sorte les gardiennes. Cette conception est radicale en ce sens qu'elle reconna&#238;t enfin la femme comme l'&#233;gale de l'homme, mais conservatrice parce qu'elle accepte le r&#244;le traditionnel de la femme dans la famille. De plus, Geddes s'oppose aux suffragettes parce que selon lui l'action de masse ne doit pas se substituer aux volont&#233;s individuelles, et il tient ces propos curieux : &#171; Ce qui s'est d&#233;cid&#233; &#224; l'&#233;poque des protozoaires de la pr&#233;histoire ne peut &#234;tre modifi&#233; par un d&#233;cret du parlement &#187; (Meller : 83). D&#233;monstration &#233;loquente de quelques-unes des limites de l'approche biologiste des questions politiques, qui t&#233;moigne n&#233;anmoins d'un scepticisme salutaire quant &#224; la voie parlementaire vers le socialisme. Selon Geddes, l'&#233;ducation et la civilisation offrent plus que jamais &#224; la femme moderne la possibilit&#233; de r&#233;ussir des relations amoureuses romantiques, base d'un bonheur personnel plein de richesses. 2 Il oublie de pr&#233;ciser s'il en est de m&#234;me pour les hommes ! Le public de cette fin d'&#233;poque victorienne est tr&#232;s choqu&#233; par son livre The Evolution of Sex, paru dans The Contemporary Science Series de Havelock Ellis, comme par les Primitifs, livre &#233;crit par &#201;lie Reclus, fr&#232;re d'&#201;lis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Reclus et Geddes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Sur de nombreuses questions, Reclus et Geddes ont des objectifs et des vues en commun. Ils sont dans le fond des positivistes comtiens et ils &#233;prouvent un grand respect pour la connaissance tir&#233;e de l'observation minutieuse et de la m&#233;thodologie scientifique. Ils se m&#233;fient profond&#233;ment de la sp&#233;cialisation acad&#233;mique qui se met rapidement en place dans le secteur universitaire m&#234;me si, dans d'autres domaines, ils approuvent la modernisation de l'&#233;ducation sup&#233;rieure sur la base de principes scientifiques. Ils ont tous deux une sorte d'&#233;clectisme universitaire qui privil&#233;gie les approches globales des questions sociales, ainsi qu'une certaine attitude presque r&#233;v&#233;rentielle pour &#171; l'humanit&#233; &#187; en soi. Aucun secteur scientifique n'est complet &#224; leurs yeux sans sa dimension humaine, et nul art n'a d'int&#233;r&#234;t s'il ne tient compte des avanc&#233;es scientifiques. Libertaires l'un et l'autre de par leurs prises de position sociales, Reclus a un engagement politique plus marqu&#233; dans le mouvement anarchiste, tandis que Geddes essaie, lui, de privil&#233;gier sa position scientifique par rapport &#224; la politique. Engag&#233;s dans le mouvement d'&#233;ducation populaire, ils donnent la priorit&#233; &#224; un public &#233;largi plut&#244;t qu'aux &#233;lites universitaires. S'il ne fait aucun doute que Reclus croit plus que Geddes &#224; la collectivisation &#233;conomique, ils privil&#233;gient l'un comme l'autre l'individu par rapport aux masses et soulignent l'importance d'une culture de la conscience comme base d'une pratique &#233;thique du politique. Quoique tous deux soient oppos&#233;s au principe du &#171; laisser-faire &#187; en &#233;conomie, Geddes tient davantage &#224; l'id&#233;e qu'il faut planifier pour lutter contre les forces du march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce qui attire Geddes vers les id&#233;es de Reclus, c'est la formulation du concept de g&#233;ographie qui lui parait &#234;tre l'extension naturelle du mouvement d'&#233;tude de l'humanit&#233; dans ses diff&#233;rents contextes environnementaux. Le chapitre de Reclus sur les vall&#233;es, en particulier, a plu &#224; Geddes parce qu'il propose l'&#233;tude plausible et possible d'une unit&#233; r&#233;gionale. Il est tellement s&#233;duit par ce concept qu'il en fait l'&#233;l&#233;ment central de l'instrument qu'il met en place &#224; &#201;dimbourg pour l'&#233;ducation du grand public, la Tour observatoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Celle-ci est une sorte de mus&#233;e et d'espace p&#233;dagogique que Geddes cr&#233;e dans la vieille ville d'&#201;dimbourg, avec l'intention d'y mettre en place une sorte de laboratoire d'analyse du progr&#232;s social et de la compr&#233;hension sociale. Meller donne un r&#233;sum&#233; &#233;loquent de ses objectifs et de ses vis&#233;es radicales :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt; &#171; Il innovait par son &#233;tude du lieu et des gens qui y vivent, ce qui avait jusque-l&#224; &#233;t&#233; laiss&#233; de c&#244;t&#233; par le syst&#232;me &#233;ducatif conventionnel. Les disciplines appropri&#233;es, comme la g&#233;ographie et la g&#233;ologie, l'histoire de l'&#233;conomie et les sciences naturelles et sociales, &#233;taient soit faiblement &#233;tablies dans l'universit&#233;, soit carr&#233;ment absentes des institutions britanniques, et Geddes faisait partie des rares personnes qui, dans le milieu universitaire, essayaient de pallier ces carences. Dans les ann&#233;es 80, H.-J. Mackinder et Toynbee avaient respectivement ouvert une br&#232;che en g&#233;ographie et en histoire. En ce qui concerne Geddes, il y avait une diff&#233;rence. Pour lui, la r&#233;forme des disciplines acad&#233;miques ne suffisait pas. Il fallait faire une synth&#232;se de toutes les nouvelles connaissances, et celles-ci devaient se fonder sur l'exp&#233;rience autant que sur la th&#233;orie. Ce centre d'&#233;tude r&#233;gionale qu'&#233;tait la Tour observatoire devait permettre des activit&#233;s p&#233;dagogiques d'un genre tout &#224; fait nouveau qui d&#233;bordaient les limites des &#233;tudes traditionnelles. &#187; (Meller, 1990 : 93)&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Faut-il vraiment s'&#233;tonner que la Tour observatoire n'ait re&#231;u aucun financement de l'universit&#233; d'&#201;dimbourg, bien que la municipalit&#233; l'ait subventionn&#233;e au titre de mus&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ensuite, au cours des ann&#233;es 80, Geddes organise les Rencontres d'&#233;t&#233; d'&#201;dimbourg, cours d'&#233;t&#233; qui ressemblent &#224; ceux qui se tiennent &#224; Chautauqua aux USA. Persuad&#233; que les m&#233;thodes traditionnelles ne peuvent que paralyser la cr&#233;ativit&#233; et l'int&#233;r&#234;t des &#233;tudiants, Geddes utilise ces cours comme une conjoncture favorable &#224; des m&#233;thodes et &#224; des activit&#233;s d'enseignement exp&#233;rimentales. Il pr&#233;voit du travail pratique de laboratoire et des &#233;tudes sur le terrain, et il dissuade les &#233;tudiants de se sp&#233;cialiser trop &#233;troitement dans un seul sujet. Il encourage l'approche artistique en vue d'une synth&#232;se constructive des r&#233;sultats obtenus. C'est vers ce but qu'il d&#233;veloppe ses &#171; machines qui pensent &#187;, l'une de ses r&#233;alisations les moins r&#233;ussies. On offre cependant aux &#233;tudiants une approche interdisciplinaire des probl&#232;mes &#233;conomiques et sociaux, fond&#233;e &#224; la fois sur les sciences, les arts et les lettres, et on les incite &#224; consid&#233;rer leur travail de fa&#231;on globale. Geddes est persuad&#233; qu'il a &#233;labor&#233; une nouvelle philosophie de l'&#233;ducation et, en effet, le caract&#232;re ouvert, interdisciplinaire, et la participation directe qu'il a favoris&#233;s sont d&#233;sormais des leitmotive de la formation des adultes. La pr&#233;sence d'un certain nombre de jeunes femmes &#171; aux id&#233;es avanc&#233;es, &#187; qui ont lu son Evolution of Sex, n'est pas la moindre raison, il faut le dire, de l'atmosph&#232;re passionnante de ces cours d'&#233;t&#233;. Et m&#234;me si cette ambiance lib&#233;r&#233;e est somme toute d'une grande moralit&#233;, de nombreuses histoires d'amour durables s'y nouent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reclus en personne participe au moins &#224; l'un de ces cours d'&#233;t&#233;, de m&#234;me que Demolins, disciple de Le Play. S'impose ainsi l'id&#233;e de l'&#233;tude r&#233;gionale et de l'utilisation de m&#233;thodes et d'approches qui ne sont pas encore &#233;tablies dans les universit&#233;s. Il faut rappeler aussi cette autre r&#233;alisation &#224; laquelle ils travaillent ensemble, le Globe Project 3, qui &#233;claire le lien important entre l'&#233;tude r&#233;gionale et le contexte global.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au milieu des ann&#233;es 90, Geddes semble &#234;tre dans une impasse au niveau th&#233;orique. L'&#233;cole de Le Play, qui a beaucoup marqu&#233; la fin des ann&#233;es 70, s'est, sous l'influence de son ami Demolins, engag&#233;e &#224; tel point dans la voie du &#171; d&#233;terminisme environnemental &#187; qu'elle ne laisse plus de place au r&#244;le de l'intervention humaine, et tout particuli&#232;rement &#224; l'activit&#233; culturelle. Des &#233;tudes sociales contemporaines men&#233;es aux USA parmi des groupes d'immigrants vont &#233;galement &#224; l'encontre de cette approche en montrant par exemple que l'environnement g&#233;ographique joue un r&#244;le bien moins important dans l'&#233;conomie locale et dans la communaut&#233; que les facteurs familiaux ramen&#233;s d'Europe. Geddes se tourne alors vers son autre courant de pr&#233;dilection fran&#231;ais, le positivisme d'Auguste Comte, qui ach&#232;ve de le convaincre que l'instruction est la cl&#233; de tout progr&#232;s. Il emprunte aussi &#224; Auguste Comte la conviction que la sociologie repr&#233;sente l'organisation supr&#234;me de la connaissance et qu'il est n&#233;cessaire de cr&#233;er une &#233;lite p&#233;dagogique d'intellectuels non sp&#233;cialistes capables de faire une synth&#232;se de toute la connaissance. T&#226;che difficile, m&#234;me pour Geddes, mais il est convaincu qu'il d&#233;tient, avec la Tour observatoire, un instrument p&#233;dagogique id&#233;al.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'organisation spatiale de celle-ci permet un d&#233;coupage du savoir g&#233;ographique qui am&#232;ne l'&#233;tudiant du particulier au g&#233;n&#233;ral. Le visiteur commence par le toit et, l&#224;, dans la chambre noire, il peut visualiser sur les murs la ville d'&#201;dimbourg et ses environs. L'&#233;tage au-dessous est consacr&#233; &#224; l'&#233;volution historique d'&#201;dimbourg, sa situation pr&#233;sente et son potentiel dans l'avenir. Au sol se trouve une immense carte d'&#201;cosse et aux murs des illustrations et des tableaux sur son histoire et sa g&#233;ographie. L'&#233;tage suivant est, lui, consacr&#233; &#224; l'Empire britannique (avec un emplacement sp&#233;cial sur les &#201;tats-Unis) et &#224; la diffusion de la langue anglaise. On voit plus bas l'Europe et au rez-de-chauss&#233;e le monde. Geddes invente aussi des diagrammes symboliques d'inspiration celte qui illustrent sa vision du monde, notamment un Arbre de la vie en vitrail sur lequel sont repr&#233;sent&#233;s la racine commune et toutes les branches de la connaissance. Le symbolisme artistique est la cl&#233; indispensable pour comprendre Geddes ; en effet, son contenu m&#233;taphorique permet de voir avec une dynamique imaginative que le discours scientifique seul ne peut &#233;galer. D'apr&#232;s Meller, &#171; plus excessive &#233;tait la fuite symbolique dans l'imagination, plus il insistait sur le but pratique qu'il avait en vue &#187; (Meller, 1990 : 103). Cette Outlook Tower est donc essentiellement un outil p&#233;dagogique pratique qui, par son agencement m&#234;me, peut &#233;voquer &#224; la fois le caract&#232;re sp&#233;cifique de l'enqu&#234;te intellectuelle et le tout ultime de la connaissance. N&#233;anmoins, cette tour sugg&#232;re une hi&#233;rarchie dans les savoirs et une s&#233;paration lin&#233;aire des &#233;tudes qui ne refl&#232;tent pas vraiment la conception globale de Geddes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est Reclus qui va sugg&#233;rer l'id&#233;e d'un symbole appropri&#233; qui va les r&#233;unir dans une exp&#233;rience p&#233;dagogique commune, m&#234;me si, en fin de compte, elle se traduit par un &#233;chec. En 1895, Reclus se lance en effet dans une campagne pour la construction d'un immense globe terrestre qu'il veut pr&#233;senter &#224; l'exposition universelle de Paris en 1900. Celui-ci devait, comme la Tour observatoire, &#234;tre un outil p&#233;dagogique permanent qui aurait pu &#234;tre r&#233;actualis&#233; avec de nouvelles donn&#233;es au fur et &#224; mesure que les explorations et enqu&#234;tes g&#233;ographiques le permettraient (Reclus, 1898) C'&#233;tait l&#224; pour Reclus une m&#233;taphore primordiale de l'unit&#233; cosmique de la vie humaine et des liens universels que celle-ci suppose, faisant fi des fronti&#232;res politiques, de races ou de croyances, et elle &#233;tait la d&#233;monstration m&#234;me d'une humanit&#233; commune. Extr&#234;mement s&#233;duit par ce projet, Geddes &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt; &#171; Plus qu'un simple mod&#232;le scientifique dans un institut, ce globe terrestre est l'image m&#234;me, le temple de la plan&#232;te m&#232;re, et son concepteur n'est pas simplement un professeur moderne qui si&#232;ge dans sa chaire mais un grand pr&#234;tre druide officiant dans son cercle de pierres imposantes, tel un mage oriental qui initie aux myst&#232;res cosmiques... Le monde dans son unit&#233; a d&#233;sormais sa base et son symbole de la fraternit&#233; des hommes qui le peuplent. La science est un art, la g&#233;ographie et le travail ont fusionn&#233; dans un r&#232;gne de paix et de bonne volont&#233;. &#187; (Meller, 1990 : 105)&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; On peut reconna&#238;tre en Geddes un authentique adepte de ce &#171; culte de l'humanit&#233; &#187; que la pens&#233;e positiviste s'effor&#231;ait de r&#233;aliser, mais aussi le mage de la renaissance celte qui sombrait parfois dans une esp&#232;ce de charabia &#233;sot&#233;rique. Tout scientifique sceptique qu'il soit, il y a aussi en lui l'initi&#233; mystique, convaincu de l'unit&#233; profonde sous-jacente &#224; toute chose humaine. En fait, les traductions r&#233;centes des religions et philosophies indiennes ont r&#233;veill&#233; en lui ses anciennes pr&#233;occupations mystiques, qui datent de l'&#233;poque o&#249; il &#233;tait proche de la fraternit&#233; de la Nouvelle Vie. Il faut cependant reconna&#238;tre que Geddes n'est jamais tomb&#233; dans les travers farfelus de cette id&#233;ologie et qu'il s'est plut&#244;t consacr&#233; &#224; l'id&#233;e d'une citoyennet&#233; mondiale qui va de pair avec des droits et des devoirs civiques, et que pour lui le symbolisme n'est qu'un moyen de stimuler le d&#233;sir. L'instruction civique est sa principale pr&#233;occupation, mais la Tour observatoire et le projet de globe terrestre ont peut-&#234;tre &#233;t&#233; pour lui une mani&#232;re d'affronter par la pratique ses difficult&#233;s th&#233;oriques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans son projet primitif, il avait eu l'id&#233;e d'utiliser la tour comme prototype d'un nouveau genre de mus&#233;e avec une fonction p&#233;dagogique de r&#233;forme sociale plut&#244;t que pour susciter le go&#251;t des antiquit&#233;s. Il voit ce type in&#233;dit de mus&#233;e comme une sorte d'illustration de l'&#233;volution sociale et, par son r&#244;le de centre d'&#233;tudes actives, un compl&#233;ment de la biblioth&#232;que moderne, telle qu'il l'entend. Il devait contenir une classification des mat&#233;riaux conform&#233;ment &#224; la th&#233;orie de l'&#233;volution, et l'on privil&#233;gierait la repr&#233;sentation visuelle. Il avait commenc&#233; &#224; dresser ce qu'il appelait &#171; un index du mus&#233;e &#187;, qui ressemblait &#224; une encyclop&#233;die &#171; dont les articles pourraient &#234;tre imprim&#233;s s&#233;par&#233;ment et dont les illustrations et les cartes pourraient &#234;tre r&#233;unies et pr&#233;sent&#233;es sous forme d'une s&#233;rie d'&#233;tiquettes, auxquelles on ajouterait autant que possible des sp&#233;cimens &#187; (cit&#233; par Meller, 1990 : 110). Geddes pense que le projet du globe terrestre est compl&#233;mentaire de la Tour observatoire (et permettrait une s&#233;miologie masculin/f&#233;minin &#233;galement int&#233;ressante) puisqu'il constituait un point de r&#233;f&#233;rence g&#233;ographique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais la construction du globe doit &#234;tre abandonn&#233;e, faute de moyens que ni Reclus ni Geddes ne r&#233;ussissent &#224; trouver. Geddes choisit alors une deuxi&#232;me solution et il transplante son cours d'&#233;t&#233; &#224; Paris pendant la dur&#233;e de l'Exposition universelle de 1900. Celle-ci lui sert d'outil p&#233;dagogique, et il obtient d'excellents r&#233;sultats. Pendant ces quatre mois d'exposition, il y a 134 formations avec 800 cours et une participation moyenne de 40 &#224; 50 personnes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Cette courte &#233;tude montre qu'avant que n'apparaissent sous leur forme institutionnelle de disciplines acad&#233;miques les sciences sociales et les branches qui y sont li&#233;es, sciences &#233;conomiques modernes, histoire sociale, sociologie, g&#233;ographie, anthropologie et psychologie sociale, il existait bel et bien des possibilit&#233;s de formations interdisciplinaires pour ceux qui avaient la motivation n&#233;cessaire. Reclus et Geddes apparaissent, sous certains aspects, comme les derniers de ces &#171; &#233;rudits &#187; qui voulaient tout conna&#238;tre avant que la sp&#233;cialisation professionnelle ne vienne, petit &#224; petit, abolir cette possibilit&#233;. Ils se situent dans la lign&#233;e de la pens&#233;e positiviste &#233;labor&#233;e par Auguste Comte et les saint-simoniens, tout en soutenant aussi que les connaissances sont profond&#233;ment globales et li&#233;es entre elles. Dans le cas de Geddes, on peut dire que cela est d&#251; au climat &#171; orientaliste &#187; qui r&#233;gnait parmi les imp&#233;rialistes chr&#233;tiens lib&#233;raux et les socialistes mystiques comme Edward Carpenter et Huxley lui-m&#234;me. Pour ce qui est de Reclus, son insistance sur la primaut&#233; de la conscience est peut-&#234;tre due aux r&#233;miniscences de jeunesse, quand il avait manifest&#233; la vell&#233;it&#233; de devenir pasteur calviniste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est une &#233;poque importante pour l'&#233;ducation populaire, car la pertinence sociale donne sa vitalit&#233; &#224; l'approche interdisciplinaire. Reclus et Geddes veulent avant tout des r&#233;formes sociales et, pour eux, le caract&#232;re sp&#233;cialis&#233; de leur discipline est un moyen d'acc&#233;l&#233;rer l'&#233;volution sociale. Ils croient tous deux &#224; cette position positiviste : il suffit de pr&#233;senter scientifiquement aux &#233;tudiants la v&#233;rit&#233; sur les probl&#232;mes sociaux pour qu'ils soient incit&#233;s &#224; changer la soci&#233;t&#233; dans laquelle ils vivent. Ils croient fermement au pouvoir de la volont&#233; individuelle pour promouvoir le changement. Reclus penche vers le collectivisme en &#233;conomie et il partage la conception de l'entraide de Kropotkine. Geddes pense que Reclus est trop individualiste et qu'il n&#233;glige le pouvoir des institutions interm&#233;diaires entre l'&#201;tat et les individus. C'est la raison pour laquelle, selon lui, l'instruction civique est la pierre de touche de l'enseignement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; M&#234;me si ces projets p&#233;dagogiques peuvent appara&#238;tre comme les derni&#232;res manifestations d'un holisme devenu archa&#239;que, r&#233;sistance h&#233;ro&#239;que et d&#233;sesp&#233;r&#233;e &#224; un nouveau monde de sp&#233;cialisation, il est int&#233;ressant de constater &#224; quel point d'autres aspects de leurs activit&#233;s sont proph&#233;tiques. Ils ont tous les deux compris tr&#232;s t&#244;t le c&#244;t&#233; superficiel des fronti&#232;res nationales et le grand danger que les th&#233;ories racistes et nationalistes allaient faire courir au monde. Pr&#232;s d'un si&#232;cle avant que le terme de globalisation ne devienne &#224; la mode, ils ont essay&#233; de promouvoir la vision globale comme moyen d'&#339;uvrer pour la paix et l'harmonie. Et des dizaines d'ann&#233;es avant que l'on ne parle de l'Europe des r&#233;gions, ils ont pr&#233;conis&#233; l'&#233;conomie r&#233;gionale qui est pour eux une v&#233;ritable unit&#233; d&#233;mocratique de sociabilit&#233;. Reclus a &#339;uvr&#233; &#224; la fondation d'un nouveau type d'universit&#233;s, ouvertes &#224; tous comme l'Universit&#233; nouvelle de Bruxelles, et Geddes a estim&#233; que l'universit&#233; devait &#234;tre au c&#339;ur de la vie culturelle et sociale de la ville, et pas une tour d'ivoire lointaine dans laquelle on formait une &#233;lite de sp&#233;cialistes dans leur mati&#232;re. Ils ont donc eu une influence certaine sur la nouvelle g&#233;n&#233;ration d'universit&#233;s publiques qui, en Grande-Bretagne, reconnaissaient l'importance de l'&#233;ducation populaire mais qui, au lieu d'en faire le centre de leur mission, la transformaient en ghetto en la cantonnant dans des d&#233;partements hors des murs des universit&#233;s. &#192; l'aube de l'enseignement universitaire de masse, la parcellisation moderniste du savoir sp&#233;cialis&#233; risque de s'av&#233;rer archa&#239;que &#224; son tour, et les universit&#233;s devront repenser leur r&#244;le par rapport aux communaut&#233;s dans lesquelles elles se trouvent. Si c'est le cas, alors, l'approche globale de la connaissance de Reclus et de Geddes bas&#233;e sur l'exp&#233;rimentation et l'interdisciplinarit&#233; sera tr&#232;s pr&#233;cieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Tom Steele&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;a href=&#034;http://patrickgeddes.co.uk/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Voir aussi le site consacr&#233; au professeur Geddes et son &#034;Outlook Tower&#034;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;f&#233;rences&lt;/p&gt;
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