Volume II : Points de vue (De quelques questions soulevées par la littérature des anarchistes entre 1880 et 1900)

Je m’attarderai ici sur les problématiques soulevées par les œuvres de fiction des écrivains anarchistes. Il s’agit, tout d’abord, d’une littérature de dénonciation : les écrivains utilisent la fiction pour démystifier tous les systèmes qui oppriment l’individu. Que ce soit en attaquant le système parlementaire, en politique, ou le système capitaliste, en économie, l’écrivain anarchiste dénonce une « représentation » qui est porteuse de tous les dangers, car elle est « délégation » et abdication de pouvoir, « délai » et cause de trahison. Ce faisant, l’écrivain affronte la problématique du langage, et esquisse le rêve d’un langage « direct », qui ferait corps avec la réalité, sans prétendre se substituer à elle (Première partie : Les dangers de la représentation). Mais l’écrivain anarchiste ne s’arrête pas à la critique de ce qui est, et met en scène, dans son œuvre, d’autres possibles : possible qui n’a pu se réaliser – la Commune de Paris – ou possible qui n’a pu encore voir le jour – la société future libertaire. La fiction, alors, a pour but de donner une place à ce qui ne peut se dire ailleurs (Deuxième partie : D’autres possibles). En écrivant l’Histoire (passée ou à faire), l’écrivain prend conscience de la présence de l’idéologie dans l’Histoire/les histoires. Comment éviter, dès lors, de reproduire une contre-histoire, une contre-littérature qui serait, elle aussi, porteuse d’idéologie ? C’est dans l’utopie (étymologiquement : le « non-lieu », ce qui n’a pas – encore – de place) qu’il trouve la solution : l’utopie n’est pas pour l’écrivain anarchiste une fuite hors du réel, mais « le changement de point de vue » qui permet de s’écarter de ce qui est proche, familier, actuel. Érigée en méthode, elle s’oppose à toute idéologie. Les œuvres anarchistes font ainsi appel à une lecture critique : l’auteur, par différents moyens (l’ironie, la déconstruction des lieux communs, la polyphonie, etc.) tente de faire de son livre une antidote à la « littérature à thèse » (Troisième partie : L’utopie comme méthode). En survolant la littérature écrite par les anarchistes, nous avons vu que les écrivains et les théoriciens anarchistes sont, à la fin du dix-neuvième siècle, particulièrement attentifs à la question du langage, du pouvoir des mots. Ils savent que les enjeux d’interprétation précèdent, accompagnent et suivent les conflits politiques. Ainsi, qu’ils dénoncent dans leurs œuvres les différents systèmes qui oppriment l’individu, qu’ils cherchent à écrire l’histoire autrement ou à imaginer des utopies, les écrivains anarchistes nous renvoient sans cesse un questionnement sur le langage, son utilisation, son pouvoir. Je voudrais examiner à présent quelques problématiques spécifiques auxquelles se heurtent ces écrivains, dans l’écriture de leurs œuvres. Comment les problèmes propres aux anarchistes suscitent-ils des œuvres de fiction ? Qu’est-ce qui, en retour, apparaît dans l’œuvre littéraire, qui questionne les pratiques anarchistes ? La démarche qui guide les écrivains anarchistes, et que l’on retrouvera tout au long de notre parcours, pourrait se résumer ainsi : reprendre possession de tout ce dont l’individu est dépossédé. La « prise de possession » *, action directe et émancipatrice, est un thème cher aux anarchistes. Le thème est illustré, d’abord, au sein même de la fiction, dans des œuvres qui mettent en scène des pratiques d’action directe (politique) ou de reprise individuelle (des richesses). À un deuxième niveau – celui de l’écrivain - il s’agit de reprendre possession de l’écriture de l’histoire (par exemple en disant ce qu’a été la Commune de Paris, ou ce que pourrait être une société anarchiste). Enfin, la reprise de possession est aussi celle que les lecteurs eux-mêmes doivent effectuer : l’incitation à une lecture critique tout autant qu’assimilatrice est inscrite au sein même des œuvres. Je verrai dans un premier temps quelle image de la politique ou de l’économie nous renvoient ces œuvres de fiction. La critique du parlementarisme comme la dénonciation du capitalisme se doublent d’une réflexion sur le langage que l’on pourrait formuler ainsi : à qui appartient le pouvoir politique, à qui appartiennent les richesses, qui détient le pouvoir de décider de la signification des mots ? Les textes littéraires qui montrent et démontent les mécanismes du système en place (politique ou économique) sont des textes de dénonciation. * La « possession », définie par Proudhon, tend à instaurer un régime de « propriété » entièrement nouveau. Voir sur cette distinction : Daniel COLSON, Petit lexique philosophique de l’anarchisme…, 2002, p. 245. Louise Michel écrit dans Prise de possession (1890) : « Prise de possession est plus exact qu’expropriation, puisque expropriation impliquerait une exclusion des uns ou des autres, ce qui ne peut exister, le monde entier est à tous, chacun alors prendra ce qu’il lui faut ». Les écrivains anarchistes ne s’arrêtent cependant pas à la critique : l’étape suivante consiste à montrer qu’il y a une alternative à l’ordre actuel. D’autres façons de vivre ensemble sont possibles, et ces possibles sont exposés dans les œuvres de fiction. Ce sont les possibles détruits (comme la Commune de Paris) ou des possibles à construire (des illustrations de ce que pourrait être une société anarchiste). Les utopies anarchistes au sens strict sont assez rares, mais la composante utopique est présente dans de nombreux textes : elle a un rôle essentiel dans cette littérature. Car en écrivant l’Histoire – en particulier l’histoire de la Commune de Paris – les écrivains anarchistes ont pris conscience des mystifications de l’Histoire officielle. Il ne servirait à rien, dès lors, de reproduire une autre Histoire, une Histoire parallèle, qui aurait tous les défauts de celle à laquelle on s’oppose. Il faut, bien plutôt, trouver une autre façon de raconter l’Histoire, les histoires, et inventer, pour les lecteurs, une autre façon de lire les histoires. L’utopie est dès lors érigée en méthode : le « changement de point de vue » auquel elle oblige permet une prise de distance avec les systèmes en place, et l’ironie, l’humour et les relations non hiérarchiques entre l’auteur et ses lecteurs incitent à une lecture critique. Les textes littéraires écrits par des anarchistes ne seront ainsi jamais des textes à thèse.

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Première partie : Les dangers de la représentation