JACQUIER, Charles, éd. Simone Weil, l’experience de la vie et le travail de la pensée

SOUVARINE Boris (Kiev 1895 - Paris, 1/11/1984) pseud. de Boris LIFSCHITZRévolutionMERCIER-VEGA, Louis (1914-1977).- Pseud. de Charles CORTVRINTSyndicalisme : syndicalisme révolutionnairePolitique. NazismeCGTRussie et URSS. 20e sièclePartis communistesWEIL, Simone (3 février 1909 – 24 août 1943)MONATTE, PierreBureaucratieJACQUIER, Charles (1955/09/01 - ....)MARTINET, MarcelFURET, FrançoisROSMER, Alfred (1867-1964)Parti socialiste ouvrierLOUZON, Robert (1882-1976)Société. Masses Organisation

Au début des années trente, Simone Weil est, selon Boris Souvarine, “ le seul cerveau que le mouvement ouvrier ait eu depuis des années ”, tandis que Marcel Martinet n’hésite pas à la comparer à Rosa Luxemburg. Simone Weil est pourtant à contre-courant de la plupart des intellectuels de sa génération qui se bercent d’illusions sur l’U.R.S.S. et le Front populaire. Elle appartient à une culture politique minoritaire qui tente de dissocier le socialisme du stalinisme et le mouvement ouvrier de l’identification à la “ Patrie des travailleurs ”. Après 1934, elle est parmi les militants les plus lucides qui, les yeux grand ouverts, constatent les défaites du mouvement ouvrier dans le monde. Désormais la croyance en la révolution ne repose plus sur des données objectives mais, au mieux, sur une eschatologie lointaine après la traversée de temps dominés par la barbarie. Refusant de se nourrir d’espérances creuses, Simone Weil s’éloigne de l’idée révolutionnaire “ bien malgré [elle], sous la pression d’une dure nécessité ”, et ce n’est pas pour rejoindre le camp des vainqueurs…

S’il importe de revenir aujourd’hui aux travaux de ceux qui se sont trouvé confrontés avec les pires tragédies du siècle (fascisme, nazisme, stalinisme, guerre d’Espagne), l’œuvre de Simone Weil pourrait alors représenter un symbole à la fois emblématique et pathétique de l’échec des seuls véritables mouvements d’émancipation sociale de son époque.

textes de :

Domenico Canciani, Robert Chenavier, Charles Jacquier, Géraldi Leroy, Adriano Marchetti, Louis Mercier Vega, Anne Roche, Patrice Rolland, Boris Souvarine, Simone Weil.

Arles, Editions Sulliver, 1998

— Avant-propos, par Charles Jacquier.

I. L’EXPÉRIENCE DE LA VIE

— Lettres de Simone Weil à Boris Souvarine, présentation et annotations de Charles Jacquier, suivies de Note sur Simone Weil, par Boris Souvarine.

— Simone Weil et le syndicalisme révolutionnaire, par Patrice Rolland.

— Débat et conflit autour d’une courte expérience ou les guerres d’Espagne de Simone Weil, par Domenico Canciani, suivi de Simone Weil sur le front d’Aragon, par Louis Mercier.

— Le témoignage des copains, par Charles Jacquier.

II. LE TRAVAIL DE LA PENSÉE

— Simone Weil et l’anthropologie des années trente : une « rencontre manquée » ?, par Anne Roche.

— Simone Weil et le phénomène stalinien, par Géraldi Leroy.

— Simone Weil et l’engagement, par Patrice Rolland.

— Réflexions sur la Polis, par Adriano Marchetti.

— Relire Simone Weil, par Robert Chenavier.

AVANT-PROPOS

Depuis la parution des premiers articles posthumes de Simone Weil dans l’immédiat après-guerre, l’intérêt pour son œuvre n’a cessé de croître. Cependant, le plus souvent, l’attention s’est focalisée sur ses aspects mystiques ou philosophiques. Pourtant, dès 1945, Boris Souvarine, alors aux États-Unis, lui rendait un bref hommage à l’occasion de la parution de la traduction anglaise de son article “ Réflexions sur la guerre ” [1] . De même les militants qu’elle avait croisés au cours des années trente s’efforcèrent de faire entendre un autre son de cloche sur son itinéraire politique, en publiant leurs témoignages ou en réagissant à la publication de ses écrits posthumes [2]. Enfin, les Cahiers Simone Weil publièrent des études qui tentaient d’éclairer tel ou tel aspect de sa pensée politique. Mais, jusqu’alors, à l’exception des livres de Philippe Dujardin et Bertrand Saint-Sernin [3] , nul ouvrage n’avait tenté de donner une vision d’ensemble des principaux thèmes de celle-ci, en apportant de nouveaux matériaux sur son itinéraire et sur la réception de son œuvre après-guerre.

Plusieurs raisons peuvent expliquer ce relatif désintérêt pour une œuvre politique et sociale parmi les plus importantes de l’histoire de notre premier demi-siècle. La plus évidente est le caractère même de cette œuvre composée d’articles disséminés dans des revues souvent peu connues et difficilement accessibles, et d’inédits. Cet obstacle matériel commença à être levé avec la publication de ses principaux écrits, puis avec la grande biographie de Simone Pétrement, qui signalait et citait de nombreux inédits, articles, cahiers personnels, lettres et témoignages. Désormais, la publication en cours de ses Œuvres complètes chez Gallimard sous la direction de André A. Devaux et Florence de Lussy permettra d’avoir une vue quasi exhaustive de son œuvre, y compris pour ses carnets et sa correspondance. L’obstacle matériel étant levé, il y a aujourd’hui une raison plus fondamentale à un possible renouveau d’intérêt pour son œuvre politique et sociale.

Après la chute du Mur de Berlin et l’étrange effondrement de l’empire soviétique, passé un bref moment d’euphorie largement illusoire, il est apparu que de nouveaux et dramatiques problèmes étaient devant nous. Si, comme on l’a dit, la chute du Mur marquait la fin symbolique de notre “ court vingtième siècle ”, il s’agissait désormais de relever de nouveaux défis, mais aussi de tirer les leçons des catastrophes de notre siècle rempli du bruit et de la fureur de deux guerres mondiales, et dominé par l’ombre portée des totalitarismes. Les années trente constituent en quelque sorte l’œil du cyclone dans ce siècle, courte période prise dans l’étau d’une guerre mondiale qui vient de finir, alors qu’une autre s’annonce déjà… Si les guerres mondiales et les totalitarismes constituent bien la plus tragique spécificité de ce siècle, il importe donc, avant tout, pour pouvoir en tirer un bilan lucide et utile pour l’avenir, de revenir aux travaux de ceux qui s’étaient confrontés in statu nascendi avec les grands événements et les grandes tragédies de ces années terribles : stalinisme, fascisme et nazisme, guerre d’Espagne, etc. A cet égard, Simone Weil est, avec Boris Souvarine et quelques autres, un des penseurs les originaux et les plus féconds pour commencer à tirer le bilan d’un siècle de fer et à le penser hors des différentes catégories de la fausse conscience et de la mystification idéologique.

Ce volume se propose donc de revenir en deux temps sur Simone Weil politique pour y repérer, selon l’expression de Boris Souvarine, “ l’expérience de la vie ” et “ le travail de la pensée ”. Mais auparavant, il va falloir mieux situer l’évolution de Simone Weil au cours de cette décennie terrible des années trente. En effet, les trajectoires individuelles sont bien souvent réduites en dernière instance à des simplifications abusives, et c’est, sans doute, le principal obstacle à une réévaluation de ses idées politiques, maintenant que l’obstacle matériel est levé. Ainsi, deux visions courantes tentent d’expliquer l’évolution politique de Simone Weil. La première, privilégiant une vision mystico-philosophique de son œuvre, se contente de faire brièvement allusion aux premières expériences de Simone Weil à l’extrême gauche sur le registre de la sainteté, de l’attention aux pauvres, aux exclus, aux opprimés sur un mode christique ou pré-religieux [4] . Son évolution quasi-naturelle ne pouvait que l’amener à délaisser ses présupposés idéologiques au profit de ce qui apparaît à ces commentateurs comme sa vocation profonde, l’expérience religieuse. Parmi ceux qui s’intéressent à son itinéraire politique, son évolution est présentée le plus souvent comme un simple passage de l’extrême gauche à la droite, sinon à l’extrême droite. Curieusement, un historien politique aussi averti que François Furet sous-estime l’engagement de Simone Weil aux côtés des minorités révolutionnaires du début des années trente, pour en faire uniquement le commentateur le plus profond de l’époque du malheur de la condition ouvrière, selon ses propres termes. Cette qualification est très juste, mais ne doit pas être réductrice. Ainsi, nous ne pouvons suivre François Furet quand il en conclut que Simone Weil n’est pas “ révolutionnaire ”, car “ elle a un tour d’esprit trop religieux pour investir l’ici-bas d’espoirs déraisonnables ” [5] . A la suite de Lucien Feuillade [6] , nous dirions plutôt que Simone Weil fut révolutionnaire, puis, sans se renier, ne le fut plus, l’important étant justement dans les raisons de ce passage…

Pour déchirer le voile de ces diverses interprétations de l’itinéraire de Simone Weil, il nous paraît essentiel de revenir sur les années décisives de 1933 et 1934, dans une perspective historique. Dès l’été 1927, Simone Weil participe aux activités du “ Groupe d’éducation sociale ” et y donne des cours. Autour du syndicaliste cheminot et camarade de guerre d’Alain, Lucien Cancouët [7] , d’anciens élèves du philosophe rêvent de renouveler l’expérience des Universités populaires du début du siècle, avec une finalité pratique plus affirmée [8] . Un des premiers engagements sociaux de Simone Weil — sinon le premier sur ce terrain — se place donc dans la continuité d’une des expériences les plus marquantes de la rencontre entre intellectuels et syndicalistes au début du siècle. A partir de 1931, Simone Weil se retrouve aux côtés des syndicalistes révolutionnaires de La Révolution prolétarienne et se dit “ communiste comme nous tous ”, d’après Pierre Monatte [9] . Le sous-titre de la revue avait été, de sa fondation en 1925 jusqu’en 1930, “ revue syndicaliste-communiste ”. Pierre Monatte avait été, en effet, avec Robert Louzon, Alfred Rosmer et quelques autres, un des fondateurs et des animateurs de La Vie ouvrière d’avant 1914, puis durant le premier conflit mondial, une des principales figures de l’opposition à l’Union sacrée dans le mouvement syndical et enfin, au sortir de la guerre, une des consciences ouvrières du mouvement communiste naissant, avant son exclusion de décembre 1924 pour avoir refusé la prétendue bolchevisation du Parti [10] . La revue se définit d’emblée comme “ un refuge pour les révolutionnaires sincères qui ne peuvent plus supporter l’atmosphère étouffante du Parti, une défense contre le sabotage du mouvement ” [11] . Ce sabotage, c’est

“ celui des prétendus communistes qui veulent assurer la main mise du parti sur les syndicats, imposer à la classe ouvrière une gesticulation révolutionnaire qui la tienne en état d’alerte, suivant des mots d’ordre imposés par les volte faces du P.C. et non par les intérêts propres des syndiqués. ” [12]

Se dire communiste en 1931, comme Pierre Monatte, revenait donc, tout en rejetant un parti dévoyé et jugé illégitime, à adhérer aux principes du syndicalisme révolutionnaire et à se reconnaître dans le combat pour l’indépendance syndicale, pour la paix et contre toute forme d’Union sacrée. Lesdits principes basés sur l’action directe et l’autonomie ouvrière s’inscrivent dans le meilleur de la tradition ouvrière depuis le début de la révolution industrielle . Derrière le concept d’autonomie, que redécouvrent d’une façon ou d’une autre les meilleurs militants ouvriers, il y a l’autonomie comme principe d’action, mais également comme visée du mouvement social. L’émancipation des travailleurs devant être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, cela implique que les moyens d’action du mouvement ouvrier soient déterminés en toute indépendance, et que celui-ci ait la capacité politique de jouer son propre jeu sans servir de force d’appoint à d’autres courants dont les visées n’ont rien à voir avec le socialisme ouvrier, y compris et surtout quand ils se réclament abusivement d’une quelconque forme de socialisme. Hors de ce principe essentiel, le mouvement ouvrier perd toute capacité propre d’action pour se faire l’auxiliaire de forces, quelles que soient leurs dénominations, qui n’ont rien avec voir avec un processus d’émancipation sociale et humaine [13] .

Simone Weil, qui avait radicalement adopté ce principe de pensée et d’action, indispensable à une œuvre authentiquement socialiste, constata très rapidement que l’évolution de la situation internationale le rendait caduc. Au-delà des “ sombres jours ” annoncés par un Boris Souvarine [14] , spectateur lucide et impitoyable de l’évolution des relations internationales, ce qui est en cause c’est l’incapacité du mouvement ouvrier à proposer une politique autonome, et même, là où la démocratie “ bourgeoise ” le prémunit encore contre les féroces et implacables répressions des régimes totalitaires, à tirer la leçon des cataclysmes en cours ou à venir.

En août 1932, Simone Weil est partie en Allemagne où elle assiste à l’irrésistible ascension du national-socialisme et à l’impuissance et à la démission des partis phares de la IIe et de la IIIe Internationales. Ce voyage est important à plus d’un titre car, dans la confrontation avec les réalités allemandes, Simone Weil affine ses conceptions politiques. Ainsi, à propos du syndicalisme, elle se rend compte du fait que “ les syndicats allemands sont avant tout des sociétés de secours mutuel ” [15] et que le syndicalisme révolutionnaire de la C.G.T. d’avant 1914 est, sous sa forme organisationnelle, une sorte d’exception sans véritable signification internationale… Elle y perd aussi le respect qu’elle éprouvait encore malgré elle pour le parti communiste :

“ Le contraste entre ses phrases révolutionnaires et sa passivité totale est trop scandaleux. Réellement il me paraît à peu près aussi coupable que la social-démocratie. [16]

Elle en rapporte un article remarqué pour La Révolution prolétarienne où elle insiste sur la faiblesse de la classe ouvrière allemande face aux périls qui la menacent :

“ Ainsi les trois partis qui attirent les ouvriers allemands en déployant le drapeau du socialisme sont entre les mains, l’un, du grand capital, qui a pour seul but d’arrêter, au besoin par une extermination systématique, le mouvement révolutionnaire ; l’autre, avec les syndicats qui l’entourent, de bureaucrates étroitement liés à l’appareil d’État de la classe possédante ; le troisième, d’une bureaucratie d’État étrangère, qui défend ses intérêts de caste et ses intérêts nationaux. ” [17]

La classe ouvrière allemande ne dispose donc pas d’un instrument de lutte adéquat, mais pire encore, elle place sa confiance dans des organisations qui vont à l’encontre de ses intérêts.

Après la victoire du nazisme, Simone Weil souligne le caractère primordial de la tragique défaite sans combat du prolétariat allemand dans L’Ecole émancipée (7 mai 1933) :

“ Le drame qui s’est joué en Allemagne était un drame d’une portée mondiale. Et le coup subi par le mouvement ouvrier en mars 1933 est plus grave peut-être que celui qui avait été subi le 4 août 1914. [18]

En effet, cette victoire du fascisme allemand révèle, d’une part, qu’il n’est pas un simple instrument des grands capitalistes, “ d’autre part que la capitulation du prolétariat n’est pas due uniquement aux trahisons des chefs ” [19] , les sentiments de révolte contre l’ordre existant tendant “ vers l’asservissement à une forme totalitaire de l’État (…) et non pas à l’émancipation des travailleurs ” [20]. Cette dernière remarque est lourde de conséquences car elle démontre que Simone Weil juge que les deux phénomènes capitaux de son temps — stalinisme et fascisme — amènent un nouveau type de société qu’elle commence à qualifier de “ totalitaire ”, et où l’oppression par la fonction succède à celle par le capital [21] .

Durant les années suivantes, elle ne cesse de se préoccuper de la situation allemande. Durant l’été 1933, elle fait une série de conférences sur les événements d’Allemagne pour des militants ouvriers de la région de Saint-Étienne [22] . Elle intervient également dans des congrès syndicaux, en particulier celui de la Fédération unitaire de l’Enseignement (Reims, 5, 6, et 7 août 1933) pour y présenter des analyses en opposition totale à celles des staliniens qu’elle juge avec la plus extrême sévérité [23]. Plus pratiquement, elle vient en aide aux réfugiés allemands, et particulièrement à ceux qui n’appartiennent à aucune des deux Internationales [24]. Elle héberge notamment chez ses parents des militants allemands et leurs compagnes, notamment l’ancien ouvrier métallurgiste et leader du S.A.P. (Sozialistiche Arbeiter Partei), Jakob Walcher, Paul Fröhlich, également membre du S.A.P. et futur biographe de Rosa Luxemburg, et Kurt Landau, ex-partisan de Trotski, assassiné quelques années plus tard en Espagne par les staliniens [25] .

Mais, malgré l’ampleur de la défaite et son importance historique, Simone Weil tente de tirer la leçon des événements et d’aller au fond des choses. Dans une lettre aux Thévenon, Simone Weil fait le point de ses réflexions :

“ 1° Tout le monde est d’accord que le socialisme, c’est le gouvernement de la classe ouvrière par elle-même.

“ 2° Cela ne résout nullement la question, qui est : par quelles étapes arriver à rendre les masses assez conscientes pour gouverner ? Par l’organisation syndicale au sein du régime ? (…) Ou par la prise du pouvoir par une “élite” consciente, qui gouvernera en attendant que les nouvelles générations aient mûri ? La deuxième solution est défectueuse. La première encore un peu plus peut-être. Alors ? Alors, encore une fois, il faut réfléchir. [26]

Et un peu plus loin, elle précise la question essentielle de tout projet d’émancipation sociale :

“ trouver moyen de former une organisation qui n’engendre pas une bureaucratie. Car la bureaucratie trahit toujours. Et l’action non organisée reste pure, mais échoue. ”

Et elle conclut :

“ La révolution est un travail, une tâche méthodique que des aveugles ou des gens aux yeux bandés ne peuvent pas faire. Et c’est ce que nous sommes tous en ce moment… [27]

En même temps, elle s’efforce de rapprocher tous les révolutionnaires honnêtes dans une réflexion commune, car “ c’est le moment de s’entendre tous : syndicalistes, communistes oppositionnels, et même orthodoxes sincères de la base. [28]” Ainsi, en avril 1933, elle participe à une conférence dite d’unification réunissant des militants communistes oppositionnels aux parcours différents. Elle s’y oppose aux partisans de Trotski qui considèrent l’U.R.S.S. comme un État ouvrier, malgré des déformations bureaucratiques, et refusent de rompre avec la IIIe Internationale, considérée encore pour quelques mois comme révolutionnaire malgré sa tragique politique en Allemagne. Simone Weil rédige très probablement une déclaration qui se sépare radicalement de “ l’orthodoxie trotskiste ” sur deux points essentiels : l’impossibilité de “ considérer l’État russe actuel (…) comme un État des travailleurs s’acheminant vers l’émancipation socialiste ” et la nécessité d’une rupture morale avec la “ Troisième Internationale bureaucratique ” qui “ n’est plus qu’un instrument aux mains d’une autre classe ”, afin de “ préparer un regroupement des révolutionnaires conscients, qui se fasse en dehors de tout lien avec la bureaucratie d’État russe [29]” .

Contrairement à de nombreux intellectuels de sa génération, Simone Weil ne confond pas l’engagement révolutionnaire avec l’adhésion au Parti communiste français et son corollaire, la fascination pour l’U.R.S.S. censée construire le socialisme sur un sixième du globe (voir l’article de Géraldi Leroy). Il suffit de relire les articles et les réflexions qu’elle consacre à l’U.R.S.S. dès 1932-1933, pour comprendre qu’elle est un critique aussi lucide que précoce des mystifications sur le “ socialisme ” soviétique et sa politique internationale. Elle participe donc d’emblée d’une culture politique minoritaire qui tente de dissocier le communisme ou le socialisme de sa version stalinienne, et le mouvement ouvrier de l’identification à la “ Patrie des travailleurs ”. Analysant “ le rôle de l’U.R.S.S. dans la politique mondiale ”, elle écrit dans L’École émancipée (n° 42, 23 juillet 1933) qu’il faut “ nous orienter vers un regroupement des forces ouvrières dans les pays capitalistes, sur une base indépendante par rapport au parti communiste russe [30]”. Après avoir rassemblé plusieurs documents issus de la presse allemande depuis janvier 1933, Simone Weil estime que la fraction de la bourgeoisie allemande qui souhaite attaquer l’U.R.S.S. obéit à “ ses appétits impérialistes ”, et non pour “ anéantir un ennemi de classe ”, comme le prouve le fait qu’une autre fraction de cette même bourgeoisie envisage “ une alliance défensive et offensive [31]” . Il en découle que “ nous ne devons soutenir l’État russe que dans la mesure où nous le pouvons sans violer les principes généraux de la lutte prolétarienne. Et nous ne devons jamais oublier qu’au nombre des cartes dont dispose la diplomatie secrète de l’U.R.S.S. se trouvent l’Internationale communiste et toutes les organisations qui en dépendent. ” L’année suivante, elle écrit à une ancienne élève que “ dans aucun pays, même au Japon, les masses travailleuses ne sont plus misérables, plus opprimées, plus avilies qu’en Russie ” et que “ la corruption du régime russe a entraîné celle des partis communistes, qui sont entièrement entre les mains de Moscou ”, notamment le parti communiste allemand qui “ a de grandes responsabilités dans la victoire d’Hitler [32]” .

En mars 1934, après les journées des 6 et 12 février, elle écrit à Simone Pétrement que la France va vers le fascisme ou une dictature réactionnaire, et ajoute :

“ Toutes les informations de Russie sont désespérantes. L’Allemagne, mieux vaut ne pas en parler. ”

La conjoncture aussi bien française qu’internationale ne laisse guère de place à l’optimisme, tandis que le mouvement révolutionnaire continue de raisonner avec des catégories de pensée inadaptées ou passéistes. Afin de ne pas périr impuissante à comprendre ce qu’il est en train d’advenir et le temps faisant défaut, Simone Weil décide de se consacrer au travail théorique [33] . Dans la même lettre à son amie, elle écrit :

“ j’ai décidé de me retirer entièrement de toute espèce de politique, sauf pour la recherche théorique. Cela n’exclut pas absolument pour moi la participation éventuelle à un grand mouvement spontané des masses (dans le rang, en soldat), mais je ne veux aucune responsabilité, si mince soit-elle, même indirecte, parce que je suis sûre que tout le sang versé sera versé en vain, et qu’on est battu d’avance. ”

Simone Weil est bien à contre-courant de la plupart des intellectuels de sa génération après les journées de février 1934. Si ceux-ci ne vont pas tarder à se bercer des illusions de type Front populaire, elle est trop lucide pour ne pas voir, comme Souvarine, ce que cette unité a de factice et de précaire. Pour comprendre la profondeur de son pessimisme politique radical, il faut rappeler son analyse de la nature de l’U.R.S.S. et la lucidité de ses réflexions sur la situation allemande. Souvarine avait espéré, pendant quelques mois, que l’ampleur de la défaite allemande pourrait constituer une sorte de pédagogie de la crise propre à faire sortir le mouvement ouvrier, ou à tout le moins ses minorités demeurées saines, de l’impasse [34] . Après février 1934, les illusions s’estompent car les militants les plus lucides ne peuvent qu’enregistrer la succession des défaites du mouvement ouvrier dans le monde. C’est très certainement dans ce télescopage d’événements qui vont de la contre-révolution stalinienne en U.R.S.S. à la répression de l’insurrection de Vienne en passant par l’arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne qu’il faut chercher les raisons du pessimisme de Simone Weil, dans une situation où la croyance en la révolution ne repose plus sur des données objectives mais, au mieux, sur une eschatologie lointaine, après la traversée de temps dominés par la barbarie. Refusant de se nourrir d’espérances creuses, elle s’éloigne de l’idée révolutionnaire “ bien malgré [elle], sous la pression d’une dure nécessité [35]” ; et ce n’est pas pour rejoindre le camp des vainqueurs…

Si cette époque est celle “ où on a tout perdu ” [36] , car “ aucune action révolutionnaire n’est encore possible ” [37] , il n’en est pas moins impératif de “ résister à l’oppression ” et d’appliquer une politique de moindre mal qui n’est pas l’alibi de l’inaction, mais la seule politique réaliste encore possible. Au début de la Deuxième Guerre mondiale, Trotski évoquait l’alternative entre une victoire ou un échec de la révolution prolétarienne à l’issue de la guerre, ce dernier entraînant un régime totalitaire [38]. Dans le second cas, il écrivait :

“ Si pénible que puisse paraître cette seconde perspective, au cas où le prolétariat se révélerait incapable de remplir la mission qui lui est imposée par le procès du développement historique, il ne resterait rien d’autre à faire que de reconnaître que le programme socialiste basé sur les contradictions internes de la société capitaliste s’est terminé en utopie. Il va de soi qu’un nouveau programme minimum deviendrait nécessaire pour défendre les intérêts des esclaves de la société bureaucratique totalitaire. [39]

Mutatis mutandis, n’était-ce pas ce qu’avait proposé Simone Weil à partir de 1934 : la recherche d’un programme minimum pour défendre les esclaves de sociétés bureaucratiques, ou en voie de bureaucratisation …

Si la période 1934-1935 constitue une ligne de fracture dans l’itinéraire de Simone Weil comme dans celui de Boris Souvarine, il faut en chercher l’origine dans des événements légèrement antérieurs comme la défaite du prolétariat allemand. De plus, il faut préciser que cette fracture se situe au niveau privé, intime, et ne s’exprime pas encore publiquement. Simone Weil ne croit plus dès 1934 en la possibilité d’une révolution victorieuse libératrice, mais ne renonce pas à ses liens avec le mouvement ouvrier, pas plus qu’à son anticolonialisme (voir l’article d’Anne Roche) et à son pacifisme. Les grèves de mai-juin 1936 et la révolution espagnole la trouvent aux côtés des anarchistes, durant ce “ bref été de l’anarchie ” où un espoir renaît (voir le témoignage de Louis Mercier). Mais, à son retour d’Espagne, elle pressent l’échec inéluctable d’une révolution combattue par une coalition des forces réactionnaires au niveau européen et soutenue uniquement par Staline pour mieux l’étouffer. En France, la réunification syndicale et le mouvement gréviste de 1936 ne sont pas le prélude d’un redressement du mouvement syndical dans l’esprit de la Charte d’Amiens, comme l’espéraient les syndicalistes révolutionnaires, mais voient le début de l’hégémonie stalinienne sur la classe ouvrière et le mouvement syndical. Simone Weil s’oriente donc de plus en plus vers la partie réformiste du mouvement ouvrier par opposition au stalinisme, mais aussi pour tenter de conserver les libertés dont bénéficient les pays démocratiques [40] et de limiter l’expansion des pays totalitaires.

La modernité des textes historiques, politiques et sociaux de Simone Weil demande à ce qu’ils soient désormais pleinement évalués en corrélation avec son engagement dans les groupements d’avant-garde des années trente. Plus encore qu’un “ destin révolutionnaire avorté ” (Jean Rabaut) [41] , Simone Weil pourrait alors représenter un symbole à la fois emblématique et pathétique de l’échec des seuls véritables mouvements d’émancipation sociale de son époque.

Charles Jacquier

[1Reproduit ici même à la suite des “ Lettres de Simone Weil à Boris Souvarine ”

[2Voir Charles Jacquier, “ Le ’témoignage des copains’ ”.

[3Philippe Dujardin, Simone Weil idéologie et politique, préface Colette Audry, Grenoble/Paris, Presses universitaires de Grenoble/François Maspéro, 1975 ; Bertrand Saint-Sernin, L’Action politique selon Simone Weil, Paris, Cerf, 1988.

[4Pour une lecture philosophique de l’œuvre politique de Simone Weil, voir ici même l’article d’Adriano Marchetti, “ Réflexions sur la polis ”.

[5F. Furet, Le Passé d’une illusion, essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1994, p. 285.

[6“ Simone Weil anarchiste et chrétienne ”, L’Age nouveau, n° 61, mai 1951, p. 16-17.

[7Cf. D.B.M.O.F, t. 21, p. 133-134.

[8S.P. I, p. 117-118. Cette expérience se poursuivra jusqu’en 1930-1931.

[9Ibid., p. 113

[10Colette Chambelland, “ La naissance de La Révolution prolétarienne ”, Communisme, n° 5, p. 77-87, Presses universitaires de France, 1984.

[11Ibid., p. 85

[12Ibid.

[13Rendant compte du Congrès de l’Union des Syndicats de la région parisienne dans La Révolution prolétarienne (n° 240, 10 février 1937), Simone Weil écrit : “ Il est hors de doute qu’une C.G.T. soumise au parti communiste serait un simple appendice de l’État russe, un instrument de chantage vis-à-vis du gouvernement ; que les grèves seraient déclenchées ou empêchées sans aucun égard aux intérêts des travailleurs ; que la C.G.T. deviendrait alors dans le pays le principal facteur d’union sacrée, de chauvinisme, de guerre. Dès maintenant, tout cela commence à être vrai. ” O.C. II 2, p. 449.

[14Cf., C. Jacquier, “ “Sombres jours” : Boris Souvarine et l’arrivée d’Hitler au pouvoir ”, Communisme, n° 38-39, Paris, L’Age d’homme, 1994.

[15S.P. I, p. 289.

[16Ibid.

[17’O.C. II 1, p. 133.

[18Ibid., p. 212.

[19De son côté, Souvarine écrivait, en avril 1933, à propos de la social-démocratie allemande : “ On ne peut pas reprocher à une collectivité aussi nombreuse son évolution. Le phénomène est trop considérable pour relever des critères en usage dans les cas individuels. Une transformation de cette importance tient aux conditions de l’époque, à un ensemble complexe de raisons économiques, organiques et historiques. ” (“ Les articles de Souvarine dans Le Travailleur ”, Les Cahiers d’histoire sociale, n° 1, automne 1993, p. 101).

[20O.C. II 1, p. 285.

[21Curieusement, François Furet n’évoque pas Simone Weil dans les précurseurs de la comparaison stalinisme-fascisme durant l’entre-deux guerres.

[22S.P. I, p. 345.

[23Ainsi, elle écrit à un ami que le journaliste communiste Gabriel Péri continue, dans L’Humanité, son “ triste rôle, qui consiste à camoufler les défaites allemandes en victoires ” (S.P. I, p. 307). Sur ce congrès, cf. S.P. I, p. 346-349. Simone Weil devait intervenir au congrès national de la C.G.T.U. d’octobre 1933, dont la Fédération de l’Enseignement était membre, pour y justifier ses attaques du congrès de Reims contre la politique du parti communiste allemand, mais on lui refusa la parole (O.C. II, 1, p. 286-287).

[24S.P. I, p. 313-316.

[25Sur l’itinéraire des deux premiers, on consultera le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international (Allemagne), Jacques Droz (dir.), Paris, Éditions ouvrières, 1990, p. 493-495 et p. 194-196. Sur le contexte de la mort de Kurt Landau, on se reportera à la brochure de sa compagne Katia Landau, Le stalinisme bourreau de la révolution espagnole 1937-1938, préface d’Alfred Rosmer [1938], rééd., in M. Ollivier/K. Landau, Espagne. Les fossoyeurs de la révolution sociale, Paris, Cahiers Spartacus, série B, n° 65, déc. 1975/janv. 1976.

[26Ibid., p. 311.

[27Ibid., p. 312.

[28Ibid., p. 309.

[29O.C. II 1, p. 203-205.

[30O.C. II 1, p. 254.

[31Ibid., p. 258

[32S.P. I, p. 406.

[33Elle exprime, notamment, cette préoccupation dans ces termes, dans la conclusion de son article “ Perspectives. Allons-nous vers la révolution prolétarienne ? ” (O.C. II 1, p. 281).

[34Cf. son article du Travailleur (n° 43, 11 mars 1933), “ Terrible leçon ”, reproduit dans Les Cahiers d’histoire sociale, art. cit., p. 98-101.

[35Nous transposons le vers d’Homère que Simone Weil avait noté dans ses cahiers. O.C. VI 1, p. 83

[36Ibid., p. 118.

[37Ibid., p. 135.

[38Léon Trotski, “ L’U.R.S.S. en guerre ” (New International, novembre 1939), cité par Dwight Macdonald, in Le Marxisme est-il en question ?, préface de Georges Goriely, Cahiers Spartacus, série B, n° 46, mars 1972, p. 8-9. Cet article est reproduit, dans une traduction quelque peu différente, dans le tome 22 des Œuvres de Trotski, Publications de l’Institut Léon Trotski, 1986. Le passage en question se trouve aux pages 48-49.

[39Cf., C. Jacquier, Boris Souvarine. Un intellectuel antistalinien de l’entre-deux guerres 1924-1940, thèse de doctorat, dir. Annie Kriegel, Université de Paris X-Nanterre, 1993-1994, Chap. IV, “ L’agonie de l’espérance socialiste ”.

[40Simone Pétrement rapporte une conversation de juillet 1934 avec Simone Weil : “ Elle ne croyait plus du tout aux vertus libératrices de la révolution ; elle pensait que ce serait beaucoup si nous pouvions conserver, en France, les libertés dont nous jouissions encore. ” (S.P. I, p. 418).

[41L’Age nouveau, art. cit., p. 21.