Une polémique libertaire : Déterminisme et Volontarisme.- Première intervention de José Peirats

Traduit de l’espagnol par Irène Pereira

Religion et spiritualité (en général)JusticePEIRATS, José (1908-....) . Syndicaliste. - Journaliste. - ÉcrivainPhilosophie. DéterminismePEREIRA, Irène (1975-…)Philosophie. VolontarismePopulation. Génétique ROSTAND, Jean (1894-1977). Biologiste
"Il y a une notion non religieuse ou juridique de la justice et de la morale. Sans elle nous ne serions pas tombés dans la tentation de juger et de condamner ces mêmes notions qui sont néanmoins différentes quand tu les fais reposer sur le code de la Nature et de ses lois scientifiques."

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Présentation de Chantal Lopez et Omar Cortes

Introduction

Première intervention de Benjamin Cano Ruiz

Première intervention de Jose Peiratz

Dans ton travail, tu te proposes d’examiner la justice de la justice classique à la lumière des conclusions scientifiques contemporaines. Tu écris :

« Le concept de justice s’est toujours uni à celui de responsabilité et de libre détermination. Si nous n’avions pas considéré l’être humain comme possesseur de cette liberté de se conduire, en bien ou en mal, selon que cela plaise à sa volonté totalement libre, on n’aurait pas considéré comme dignes de récompenses ou de punitions les actions humaines, alors que seul peut être digne de récompense l’homme qui, mis dans l’alternative d’agir bien ou mal dans certaines circonstances, sans aucune autre force qui l’incline, est induit par sa volonté vers la bonne action. Et dans les mêmes circonstances, seul mérite la punition, l’être humain qui, mis dans la même alternative, sans autre force, néanmoins, qui l’incline vers le mal, est porté par sa volonté vers la mauvaise action. »

Cette prémisse étant posée, tu fais remarquer que c’est en cela que consiste la racine de la justice, sans laquelle « tout l’arbre de la justice historique s’abat » ; que dans le cours de l’histoire, dans les codes de toutes les époques, sans exclure les civilisations modernes, l’engrange des concepts juridiques s’appuie sur cette idée racine.

Il s’agit, cependant, de savoir si l’être humain possède une volonté totalement libre qui dirige tous ses actes. A cet effet, tu nous dis qu’une telle idée est d’origine religieuse : « Il n’y a pas de libre détermination sans volonté, pas de volonté sans esprit, pas d’esprit sans religion ».

Cette affirmation étant posée, tu essaies ensuite de l’appuyer sur une base ferme, non religieuse. Pour toi la meilleure garantie ne peut être que la science : « Or est-ce que cette conception de la justice, sous-tendue par le libre arbitre, se concilie avec les réalités scientifiques sur la nature humaine ? » A la ligne suivante, tu t’en remets aux expériences biologico-génétiques :

« Durant les dernières décennies, les sciences de la vie ont progressé de manières étonnantes, et une d’entre elles, la génétique, a ouvert de larges horizons sur la nature humaine. Depuis que Mendel a posé les bases de la génétique moderne jusqu’à nos jours, on a ouvert de larges perspectives sur les fondements biologiques de l’Homo sapiens, fondements qui avant étaient toujours restés dans une mystérieuse obscurité. Et ces perspectives, largement ouvertes désormais et presque complètement connues, concordent peu avec l’idée classique de la justice basée sur le volontarisme. »

Le méticuleux détail que la science met en évidence sur la nature dynamico-structurelle intime, tu la résumes dans cette conclusion finale :

« Il a été prouvé expérimentalement que les différentes combinaisons de ces substances produisent des différences physiologiques de tout ordre, y compris des différences dans le comportement de ce que nous appelons la mentalité »

ou dans cette autre phrase :

« La génétique, en effet, a démontré que l’individu est le produit des matériaux de base qui orientent son développement, à savoir les gènes et du milieu dans lequel ce développement se produit ; toute sa nature obéit à ses deux facteurs. Donc la conduite de l’individu, conformément à ce qui a été établit par la génétique, est toujours déterminée par l’hérédité et le milieu. Ceci étant admis, que devient la volonté ? Qu’est ce que la volonté en définitif ? L’individu a-t-il, comme l’affirme l’idée classique de justice, la liberté de déterminer par une volonté absolument libre ses propres actions ? La génétique répond à ces questions de manière absolument négative. »

Loin de moi l’idée de bouger une seule pièce du solide échafaudage sur lequel tu appuies ta négation de la justice historique. Mon intention se réduit à élargir le champ des conséquences qui résultent de cette même base scientifique. Ton travail n’embrasse pas, très certainement, ce large champ et en ne le faisant pas tu offres à la critique malveillante de larges flancs découverts. Et tu laisses le lecteur objectif avide de conclusions plus transcendantales.

Comme je l’ai dit au début, tu te proposes d’examiner la justice de la justice dans sa prétention à faire justice. Et moi je demande : Dans quelle mesure cette justice historique peut être détachée de la justice sans adjectifs ? Sur laquelle des diverses formes ou notions de justice peut en toute logique s’appuyer ton jugement tout à fait fondé ?

Nous avons vu que dans ton objectif restreint, tu as dû montrer l’individu sous tous ses aspects, chimique, physique et biologique ; et tu as dû nier l’existence de ces mêmes individus en tant qu’êtres de volonté et capables de se déterminer. Etant posée la conception non-volontariste de l’homme, nous assistons à la chute de la notion de responsabilité ; mais aussi à l’effondrement de toute idée de justice, classique ou non, de tout concept moral et par conséquent de tout dynamisme psychique conscient. C’est pourquoi les conclusions qui mettent un point final à ton travail aboutissent à une absurdité.

« C’est de là qu’est en train de surgir une morale complètement neuve et que les idées de bien et de mal sont en train d’être profondément révisée ; que les concepts de juste et d’injuste sont en train de céder le pas à des concepts nouveaux et scientifiques de la justice ; que les idées de base de l’équité sociale sont en train de s’effondrer devant les conceptions anarchistes de l’identité d’origine biologique, démontrée par la science ; qu’enfin s’est élevé un monde social complètement différent, édifié sur les sédiments de la science, surgit d’entre les décombres de ce monde qui s’effondre et qui était construit avec tous les matériaux de la religion. »

Quelle morale complètement neuve, quelle nouvelle idée du bon et du mauvais, quel nouveau concept du juste et de l’injuste, quelle nouvelle base de l’équité sociale sont-elle en train de s’élaborer au détriment et sur les ruines juridiquo-religieuses ? Avant tout, juridique ou non, religieuse ou non ; la morale, le bien, le mal, le juste et l’injuste, l’équité sociale existe-t-elle ?

Si nous nous conformons à tes prémisses, nous dirons que ce qui sert scientifiquement à nier tous ces concepts dans la religion et dans la justice historique, sert aussi pour tous les concepts de justice et de morale pris abstraitement qu’il soient juridiques et religieux ou non. Voyons : Est ce que la qualification de bien et de mal, de juste et d’injuste est propre au lois, aux commandements, aux codes, aux prêtres et aux juges ? Toi même tu n’as pas pu te soustraire aux préoccupations de justice et morale en analysant les formes et le fondements juridico-religieux. Il y a donc une notion non religieuse ou juridique de la justice et de la morale. Sans elle nous ne serions pas tombés dans la tentation de juger et de condamner ces mêmes notions qui sont néanmoins différentes quand tu les fais reposer sur le code de la Nature et de ses lois scientifiques.

En te retournant contre la justice historique au nom de nouveaux concepts de la justice, tu sens qu’il y a deux sortes de justice, une justice apocryphe et une autre authentique, une injuste et une autre juste. Comment as tu pu arriver à une telle conclusion étant donnée ta prémisse antérieure, à savoir : Que la notion de bien et de mal, de juste et d’injuste, est de racine religieuse ? En d’autre terme, en reprochant au juge sa prétention à juger et à condamner le présumé délinquant, sachant l’irresponsabilité innée de celui-ci, tu transformes automatiquement en responsable le juge et tu réclames pour celui-ci ce que tu n’admets pas pour le supposé délinquant. Le juge ne serait-il pas aussi sujet, en tant que créature humaine, au même déterminisme de l’hérédité et du milieu ? De là cette conséquence logique : si tu peux condamner le juge, tu dois admettre que, pour le moins la responsabilité du délinquant. Si tu ne peux pas l’admettre dans ce dernier, alors tu dois aussi absoudre le juge.

Absous, il l’est en effet à travers une anecdote évoquée, je crois par Malatesta. Il s’agit pour un avocat de démontrer l’irresponsabilité, et par conséquent, l’innocence de son client. Les arguments du lettré, pour ce cas, étaient les tiens : le déterminisme social était à la base du fait délictueux. Le délinquant était, donc, irresponsable ; et le juge qui le condamnerait serait coupable de monstruosité. La réaction du juge, en accord avec les arguments de la défense, furent tranchant : « Moi, créature humaine, socialement déterminée, je dois le condamner et je le condamne, et j’en suis automatiquement absous ».

Je n’essaie pas de sauver la mise à la justice historique. J’essaie de montrer qu’une même notion de base de justice ( en l’occurrence l’irresponsabilité génético-biologique) ne peut utiliser deux poids, deux mesures. En supprimant toute responsabilité pour absoudre tous les verdicts défavorables à un individu, la décision se retourne contre cet individu même.

Je n’essaie pas non plus, comme je l’ai dit de bouger une seule pièce de ton solide armature scientifique, seulement de réduire ton optimisme ou du moins celui auquel tu arrives à partir de ta base de départ. Je crois, cependant, que ta joie à nous parler d’une morale complètement neuve, de nouveaux concepts scientifiques de justice, de conceptions anarchistes de l’identité d’origine n’est pas en accord avec le pessimisme scientifique, sombre et désespéré de certains biologistes très réputés.

Je me suis déjà référé quelque part à une conférence du savant biologiste français Jean Rostand. Rostand va beaucoup plus loin que toi dans les conséquences des lois génétiques. Il ne s’agit pas, selon lui, seulement de l’influence spontanée de ces lois sur l’individu, mais qu’étant donnée la connaissance acquise sur ces lois, l’homme peut faire de l’homme la même chose que l’horticulteur le fait de certaines plantes. La génétique est aujourd’hui une science éminemment appliquée ( remarque, entre parenthèses, ce paradoxe : le biologiste qui comme individu est déterminé par les lois biologiques, comme le premier venu, peut à son tour déterminer les individus).

Selon Rostand, un biologiste a déjà évoqué l’hypothèse de la fabrication du génie. La procréation artificielle, avec des spermatozoïdes congelés, a permis d’engendrer trois enfants dans l’Université de Iowa. Rostand admet aussi qu’il ne sera pas impossible de déterminer le sexe, selon les désirs, des enfants engendrés artificiellement, en plus des autres qualités désirées ; en un mot : la fabrication du surhomme que le même Rostand se dit sur le point d’appeler infrahumain. Rostand est d’accord avec toi sur le fait que « l’idée de personnalité a été tournée en ridicule par la biologie. Le jour où la technique permet toutes les greffes ; où un enfant procrée artificiellement peut dire qu’il a été désiré mâle, grand et blond ; ou que au moyen de glandes d’embryons, on peut transformer en intelligent un jeune crétin, pouvez-vous me dire ce qu’il restera des notions de valeur, de mérite, y compris de responsabilité et des notions de je ou de personnalité  ? Si on peut modifier la structure de la personne humaine, les valeurs traditionnelles ne se s’effondrent-elles pas ? »

Allons à ce qui, toi te réjouit, et horrifie Rostand, qui conclut ainsi :

« Depuis la mort de Dieu nous avons transféré à l’homme une part de la transcendance, c’est à dire que nous avons créé une sorte d’homme sacré. Or l’humanité se résignera-t-elle à perdre cette condition sacrée ? L’homme pourrait-il vivre en se sachant totalement déterminé ? Je me sens à la fois enthousiaste et horrifié. »

Comme tu peux le voir le problème que tu t’es mis sur le dos n’est pas si simple, ni si réjouissant. Dans les conclusions de Rostand, qui n’est pas un amateur [1], mais un technicien confirmé en la matière, aux constatations suivent les doutes, à l’horreur, la révolte. Je veux te faire participer à ma révolte face à l’impossibilité de vivre en me sachant totalement déterminé ; devant le nouveau et décisif pouvoir de l’Etat permettant la procréation d’esclaves en série ; devant la perspective de voir le précipice en contrebas, révolté par toutes les valeurs traditionnelles, par les principes moraux et révolutionnaires, par tout ce que toi et moi nous disons, pour ce à quoi nous aspirons et pour lequel nous luttons, pour lequel nous luttons.

[1En français dans le texte (NDT)