GANDINI, Jean-Jacques. "PA KIN, dernier géant de la littérature chinoise".

BAKUNIN, Mihail Aleksandrovič (1814-1876)BAJIN (1904-2005) GANDINI, Jean-Jacques. ((Grasse, Alpes-Maritimes, France 23/1/1948 - ). Avocat, membre de l’équipe de rédaction de la revue RéfractionsXINGJIAN, Gao (Ganzhou, Chine 04/01/1940-....)

Né le 25 novembre 1904 dans une famille de

propriétaires terriens du Sichuan, province de la

Chine de l’ouest, LI Feikan, qui prendra le nom

de plume de BA Jin, (alias PA Chin ou PA Kin), a

traversé le siècle le plus convulsif de

l’histoire chinoise : il aura connu

successivement la fin de l’empire mandchou, la

première république, le temps des seigneurs de la

guerre, le régime nationaliste de CHIANG Kai

Shek, la guerre sino-japonaise, la guerre civile

et enfin l’avènement en 1949 de la République

Populaire, ensanglantée en 1989 par la tragédie

de Tian’anmen au cours de laquelle l’Armée du

Peuple a tiré sur le Peuple.

Il passe les dix-neuf premières années de sa vie

à Chengdu, la capitale du Sichuan, dans la grande

résidence familiale abritant les cinquante

membres de la famille LI - père, oncles, femmes

et concubines, cousins, cousines - et

quarante-cinq serviteurs, et régie de façon

autocratique et patriarcale par son grand’père.

Il avait douze ans à la mort de ses parents et il

était très malheureux et esseulé dans ce qu’il

appela, dans sa trilogie « Torrent » - « Famille

 » , son roman le plus connu, « Printemps » et

« Automne » - un royaume despotique.

Partisan très jeune du « Mouvement pour une

Nouvelle Culture » rejetant le confucianisme et

se prononçant en faveur de la raison et des

Lumières, qui se fait jour à partir de 1915 et va

culminer avec le « Mouvement du 4 mai 1919 » -

succession de grèves et de boycotts, agitation

sociale et révolution intellectuelle qui vont

changer la face de la Chine moderne - ,

il s’enthousiasme pour les idées véhiculées de l’Occident.

D’une importance décisive pour lui vont se

révéler les articles de l’américaine Emma GOLDMAN

sur l’anarchisme, une pièce de théâtre « A l’Aube

 » décrivant la vie des terroristes

révolutionnaires russes d’avant la Révolution de

1905, et surtout « L’Appel à la jeunesse » de

l’anarchiste russe Pierre KROPOTKINE qu’il

évoquera ainsi : « Je n’imaginais pas qu’il

existât un tel livre au monde. C’était ma propre

pensée mais exprimée avec une netteté, une

précision dont j’étais bien incapable. Ces idées

fortes et excitantes, ce style plein de chaleur

consumèrent le cœur du jeune homme de quinze ans

que j’étais. »

La prochaine étape est donc logiquement le

désir de mettre ses idées en pratique et il

rejoint alors le groupe anarchiste local « la

Société de l’Equité » en 1919, prenant part aux

manifestations étudiantes contre les seigneurs de

la guerre locaux, distribuant tracts et brochures

révolutionnaires. Une profonde amitié liait les

membres du groupe et l’amitié va justement jouer

un grand rôle dans sa vie et être mise en valeur

dans ses romans.

En 1923, après une lutte énergique, sa famille se

résout à le laisser étudier à Nankin puis à

Shanghai. Très versé dans l’étude des langues

étrangères, notamment l’anglais, le français et

le russe, il devient un adepte de l’esperanto,

cette langue-synthèse alors très en vogue dans

les milieux anarchistes.

Son premier travail d’écriture important va être

la rédaction d’une brochure intitulée « La

Tragédie de Chicago », racontant l’histoire de

Haymarket, le 3 mai 1886, à la suite de laquelle

cinq anarchistes, parmi les figures les plus

connues du mouvement ouvrier américain de

l’époque, furent condamnés à mort à partir

d’accusations forgées de toutes pièces.

Mais les années 1925 et 1926 sont des années de

grande effervescence pour le mouvement

révolutionnaire chinois qui vont culminer en

avril 1927 avec la grève générale de Shanghai,

initiée par le parti communiste et qui sera noyée

dans le sang par suite d’un retournement

d’alliance de CHIANG Kai Shek, chef du parti

nationaliste allié jusque-là avec les

communistes. Dans le cadre de la double

appartenance, MAO Zedong aura même à moment donné

été membre du comité central du Kuomintang, nom

chinois du parti nationaliste.

Pris en étau, les anarchistes sont marginalisés

mais refusent de choisir entre communistes et

nationalistes. Et c’est ce moment-là que choisit

PA Kin pour partir étudier en France.

Il va donc passer les années 1927 et 1928 à Paris

et dans la petite ville de Château-Thierry, sur

la Marne, entrecoupées de brefs aller-retours à

Londres. Ce séjour en Europe n’avait rien

d’extraordinaire alors et d’autres étudiants, qui

allaient devenir les nouveaux maîtres de la Chine

trente ans plus tard, à l’instar de ZHOU Enlaï et

DENG Xiaoping, l’avaient précédé dans le cadre du

« Mouvement Travail-Etude » initié par le groupe

anarchiste chinois de Paris à partir de 1916 : il

s’agissait de permettre aux étudiants d’aller en

France et d’y rester le temps nécessaire pour

achever leurs études grâce au travail procuré sur

place. Pour plus de détails, je renvoie à mon

ouvrage « Aux sources de la révolution chinoise :

les anarchistes » (A.C.L. 1986).

De son côté, si PA Kin quitte la Chine, c’est « 

pour aller vers l’Occident à la recherche de la

vérité », comme il le rappelle dans une interview

au journal « Le Monde », dans son édition du 18

mai 1979 lors de sa visite officielle à Paris,

cinquante ans plus tard, au moment de la sortie

en français aux éditions Flammarion/Eibel de son

roman-phare « Famille » : « C’est pour cela que

je suis venu en France à mes propres frais. Au

départ, bien sûr, mon but était en principe de

faire des études d’économie. Pendant le premier

mois de mon séjour, j’ai également étudié le

français à l’Alliance Française. Mais tout de

suite j’ai appris que ma famille était ruinée. Et

comme elle ne pouvait plus m’envoyer d’argent

pour payer les frais de mes études, j’ai cessé

d’apprendre sérieusement la langue. Ensuite ma

santé à continué à s’affaiblir et un médecin m’a

conseillé de me reposer. Je suis donc parti à

Château-Thierry où, dans un collège, d’autres

étudiants chinois apprenaient aussi le français.

Mais, là-bas, comme à Paris, j’étais dans une

solitude totale. A Paris il me suffisait

d’entendre sonner les cloches de Notre-Dame pour

ressentir cette solitude. C’est à ce moment-là,

et peut être pour exprimer cette solitude, que

j’ai pris la plume la première fois pour écrire

un roman. Chaque heure de Notre-Dame sonnait si

longuement que je ne pouvais pas dormir. Aussi je

peux bien dire que c’est en France, à cause de

mon voyage en France, que j’ai appris à écrire

des romans. »

Malgré cette « solitude », il est en contact

avec le mouvement anarchiste. Il poursuit sa

correspondance avec Emma GOLDMAN, commencée en

1924, rencontre à Londres le compagnon de cette

dernière, Alexandre BERKMAN, l’un des premiers à

dénoncer l’imposture de la révolution bolchévique

en Russie, et va participer activement à la

campagne pour sauver SACCO et VANZETTI, ces deux

anarchistes italiens immigrés aux Etats-Unis,

condamnés en 1920 à la chaise électrique pour un

hold-up meurtrier qu’ils n’avaient pas commis, et

finalement exécutés en 1927 malgré une campagne

mondiale de mobilisation en leur faveur pourtant

sans équivalent. Il va d’ailleurs entretenir une

correspondance avec Bartolomeo VANZETTI, écrivant

à propos de ce dernier : ’J’ai un ’maître’. Il

m’a enseigné l’amour et la générosité. »

Il continue également sa collaboration avec les

revues anarchistes de Shanghai, traduit en

chinois l’ouvrage fondamental de Pierre

KROPOTKINE, « L’Ethique », mais il est maintenant

persuadé que la littérature peut être une arme,

non seulement pour combattre l’injustice, mais

encore et surtout pour vulgariser, mieux que les

brochures militantes, son idéal anarchiste.

C’est donc à Paris qu’il écrit son premier

roman, « Destruction », traduit par Angel Pino et

Isabelle Rabut et publié aux éditions Bleu de

Chine en 1995. Dans cet ouvrage , il décrit la

vie des révolutionnaires dans le Shanghai des

années 20. Amour des opprimés, haine des

oppresseurs, droit pour chacun au bonheur, le

terrorisme comme méthode de combat

révolutionnaire, tels sont les principaux thèmes

abordés. Personnellement lui-même se prononce

contre l’assassinat politique car il estime qu’ « 

il n’y a pas d’autre moyen d’arriver à

l’anarchisme que par un mouvement de masse

organisé ». Mais il se montre compréhensif envers

les terroristes et rend la société chinoise,

figée, responsable de leurs actes désespérés.

Cette première œuvre va connaître un succès

phénoménal, notamment auprès de la jeunesse

chinoise qui s’identifiera sans peine aux

principaux protagonistes. Sa carrière d’écrivain

est lancée.

Les vingt-cinq premières années de sa vie

auraient pu s’intituler « L’Eveil à l’Occident et

à l’anarchisme » ; les vingt suivantes vont

consacrer « L’Ecrivain engagé ».

Dès son retour à Shanghai en 1929 il reprend sa

collaboration avec la presse militante, tout en

publiant rapidement un premier recueil de

nouvelles, traduites en français en 1980 sous le

titre « Vengeance » aux éditions Seghers,

évoquant la misère des individus en butte à

l’injustice sociale, aux malheurs de la guerre et

aux tragédies de l’amour. Et c’est en 1931 que

paraît son chef d’œuvre, « Famille », dont le

sujet était d’une brûlante actualité : le combat

pour libérer les jeunes et les femmes du vieux

système familial, féodal et patriarcal. En

peignant une situation largement

autobiographique, il savait qu’il se faisait

ainsi le porte-parole de ceux qui, comme lui,

ont fui « les griffes du démon du despotisme

familial » pour éviter d’être « sacrifiés sur

l’autel des rites ancestraux » : mariage forcé,

pieds bandés, suicide, tel est le lot des

victimes de ce système. La rupture et la révolte

sont à ses yeux la seule issue possible pour la

jeunesse : « Cela m’oblige à prendre la plume

pour parler à la place de ceux qui sont morts

d’avoir craché leur sang et de ceux qui vont

mourir. » Deux autres romans sont suivre, « La

Nouvelle vie » et « Brouillard » ; mais il est

bientôt rattrapé par les évènements politiques.

En 1931, le Japon envahit la Mandchourie et dans

la foulée bombarde Shanghai en janvier-février

1932. Le manuscrit de « La nouvelle vie » brûle

dans l’incendie de l’imprimerie. En réponse il

écrit « Le Rêve sur la mer », violent

réquisitoire contre l’envahisseur japonais et ses

complices, les membres de la « haute société »

chinoise, tout en faisant l’éloge de la

résistance offerte par les gens du peuple et les

intellectuels révolutionnaires.

En 1934, il termine sa trilogie « Amour » : « 

Brouillard », « Pluie » et « Eclair », y

adjoignant une nouvelle « Tonnerre ». Cette

trilogie décrit la vie d’intellectuels

révolutionnaires et leur travail au sein

d’organisations de masse. Dans une succession

d’épisodes dramatiques, de dialogues tendus et de

monologues intérieurs, il s’attaque à de nombreux

problèmes essentiels : but de la vie humaine,

convictions politiques, tactique révolutionnaire,

amitié, loyauté, amour. Malgré le titre, l’amour

ne joue pas le rôle principal dans la vie des

personnages. « Plus important est leur foi » dit

l’auteur. Comme dans presque tous les romans de

PA Kin, « Amour » a un but didactique : monter

aux lecteurs comment vivre et pour cela leur

donner un modèle d’émulation. Lui considérait « 

Amour » comme son œuvre favorite. Pourtant ce ne

fut pas l’avis du public et des critiques pour

lesquels la préférence allait à son autre

trilogie « Le Torrent », incluant outre « Famille

 » déjà mentionné, « Printemps » et « Automne ».

C’est à cette même période qu’il lui faut prendre

position dans le cadre du conflit sino-japonais

qui s’envenime. En proie aux tracasseries

policières du régime nationaliste, il avait dû

s’exiler au Japon en 1934 et ce n’est qu’en

juillet 1935 qu’il revient en Chine alors que la

déclaration de guerre officielle entre le Japon

et la Chine se profile à l’horizon, et que la

tension en Chine est à son comble entre les

nationalistes de CHIANG Kai Shek au pouvoir et

les communistes emmenés par MAO Zedong, qui

reprennent de l’ascendant après l’épopée de la

Longue Marche.

Dilemme cornélien pour PA Kin : d’un côté il

s’affirme nettement comme un adversaire résolu du

régime nationaliste, de plus en plus corrompu et

fascisant ; de l’autre, c’est le parti communiste

qui a pris la tête du mouvement anti-japonais au

nom de la « défense de la nation », et a fondé à

l’intention des intellectuels révolutionnaires « 

L’association des écrivains chinois » dont la

figure de proue est LU Xun, le plus grand

essayiste et romancier moderne chinois, auteur

notamment de « La véritable histoire de Ah Q »,

allégorie des défauts du caractère chinois sous

l’influence de la morale et des institutions

traditionnelles, et confronté à l’assaut des

valeurs en provenance de l’Occident. Son refus de

rejoindre l’Association en juillet 1935 sera

sévèrement critiqué et considéré par les

communistes comme une atteinte pour « briser le

front uni des écrivains pour la résistance contre

le Japon ». Dénoncé comme « naufrageur » -

c’était l’époque des naufrageurs

hitléro-trotskystes selon la terminologie en

vigueur à Moscou -, ce qui le sauva fut la

défense vigoureuse de sa liberté d’adhérer ou de

ne pas adhérer par LU Xun lui-même.

Une des principales raisons pour lesquelles PA

Kin ne voulait pas adhérer, c’est son soutien

enthousiaste en faveur de la Révolution

Espagnole. L’année 1936 peut en effet être

considérée comme l’année du renouveau pour la

mise en application des idées anarchistes.

Soutenant la position de la CNT-FAI -

Confédération Nationale du Travail ; Fédération

Anarchiste Ibérique - et la politique de

collectivisations en cours notamment en Catalogne

et en Aragon, il refuse de se joindre au chœur

communiste qui chantait les louanges de la « 

république », la fameuse étape de transition

obligatoire selon les canons marxistes-léninistes

classiques.

Mais après la déclaration de guerre officialisée

le 7 juillet 1937 à la suite de « L’incident du

Pont Marco Polo » près de Pékin, il a fallu se

décider et en tant que « guerre contre

l’oppression » il fut amené à la soutenir lorsque

l’invasion japonaise s’étendit à tout le

territoire chinois. Il rejoint « L’association

pan-chinoise des artistes et écrivains pour la

Résistance contre l’ennemi » et ses romans écrits

durant cette période ont pour toile de fond la

guerre sino-japonaise et exaltent la résistance à

l’ennemi. Comme dans « Feu » où il décrit la

participation de la jeunesse à la bataille pour

Shanghai à la fin de l’année 1937 et, après la

retraite de l’armée chinoise, la résistance

clandestine contre les Japonais.

1945 voit la naissance de sa fille, Hsiao Lin, et

son retour à Shanghai où il traduit les œuvres

complètes de Kropotkine. 1946 est l’année de « 

Nuit glacée », son meilleur roman avec « Famille

 ». L’action se passe pendant les dernières années

de la guerre. Les protagonistes, WANG Wen Huan et

sa femme, couple venant de dépasser la trentaine,

sont complètement absorbés par leurs problèmes

personnels et leur lutte pour survivre. Comme

nombre d’intellectuels en temps de guerre, ils

vivent dans une atmosphère de privation et de

maladie. Le ménage n’est guère heureux et la mère

de Wen Huan, très possessive, ne fait qu’aggraver

la situation. Finalement la femme brise cette

spirale qui menace de l’engloutir et quitte son

mari malade, lequel meurt peu après la reddition

japonaise.

1945/1949, c’est la guerre civile en Chine. Le

Kuomintang au pouvoir se fascise de plus en plus

et face à la corruption ambiante effrénée, le

parti communiste fait figure de monument

d’intégrité et d’ascèse, d’autant qu’il est

auréolé par sa conduite héroïque pendant la

guerre contre les Japonais. Bien que de plus en

plus isolé sur la scène chinoise, PA Kin reste en

contact avec le mouvement anarchiste

international puisqu’en mars 1949, deux mois

après la prise de Pékin par les communistes, il

continue sous son nom de LI Feikan à correspondre

avec la CRIA, la Commission des Relations

Internationales Anarchistes, qui a son siège à

Paris.

La République Populaire est proclamée en octobre

1949 et finalement il va se rapprocher peu à peu

du nouveau pouvoir. S’ouvre ainsi la troisième

période de sa vie, qui couvre une nouvelle

tranche de vingt-cinq années et que l’on pourrait

intituler « Le peuple a toujours raison ».

Au début, le nouveau régime pratique la

politique de la main tendue, et il se voit

confier toutes sortes de responsabilités

officielles au sein de « L’Association des

Ecrivains Chinois », mais aussi comme député à

l’Assemblée Nationale Populaire. Le dramaturge

CAO Yu compose d’après « Famille » une pièce de

théâtre qui sera maintes fois représentée et des

filmes seront tournés, notamment d’après « 

Famille », « Automne » et « Nuit glacée ».

1956 c’est l’année des « Cent Fleurs » : Que cent

fleurs s’épanouissent, que cent écoles

rivalisent, s’est écrié le président MAO. PA Kin

fait aussitôt part de ses critiques, tout en se

gardant bien de remettre en cause l’hégémonie du

parti communiste. Mais avec la reprise en main

par MAO l’année suivante, c’est la douche froide

et il est blâmé pour sa témérité. Il doit faire

amende honorable et reconnaître ses fautes dues

à ses origines féodales bourgeoises . Il est

contraint cette même année 1957 de participer à

la campagne de dénonciation de la « clique anti-Parti » composée des écrivains DING Ling,

CHEN Dixia et FENG Xuefeng , ternissant ainsi son

prestige auprès des jeunes intellectuels

critiques.

Il n’en reste pas moins dans le collimateur. Les

nouvelles éditions de ses ouvrages ne sont

publiées qu’après une révision minutieuse. Il

doit faire disparaître de ses intrigues tout ce

qui révèle l’identité ou même simplement la

sympathie anarchiste de ses personnages : les

titres des livres qu’ils lisent, les tableaux

accrochés aux murs et les citations d’auteurs

anarchistes.

Ce que confirme René ETIEMBLE qui, dans sa

préface à « Nuit glacée » parue aux éditions

Gallimard en 1977, rappelle la visite qu’il a

rendu à PA Kin à Shanghai le 14 juin 1957 :

« D’emblée je lui parle de sa fameuse trilogie « 

Famille », tableau fortement critique de la tribu

patriarcale à discipline confucéenne et du film

qu’on en tira. Ce film ne lui plaît pas parce

qu’on a faussé le sens des caractères et les

trucages le déçoivent. Lorsque je lui demande

s’il va bientôt nous en donner le quatrième volet

, voici la réponse :

’Depuis la Libération, je n’ai presque plus le

loisir de travailler. J’ai traduit les contes

d’Oscar Wilde, Herzen, Tolstoï, d’autres encore.

A quoi s’ajoutent tant de réunions qui nous

dévorent les journées. Si tout va bien, je me

propose d’écrire l’an prochain un quatrième tome

en effet projeté mais jamais commencé.’

Et

Etiemble de poursuivre, revenant à l’année 1977 :

« Il faut croire que tout n’est pas allé pour le

mieux car le quatrième tome, que je sache, n’a

point paru, et cette conversation est vieille de

vingt ans déjà. »

Si la veine romanesque semble définitivement

tarie, il profite toutefois d’une nouvelle

période de détente en 1962 pour rédiger un

discours intitulé « Courage et sens de la

responsabilité des écrivains » et qui constitue

une protestation véhémente contre les

bureaucrates de la littérature ainsi qu’un

avertissement donné aux écrivains de dire la

vérité et de donner leur vision de la réalité.

Une telle prise de position ne pouvait manquer

d’avoir des suites, et dès le début de la

Révolution Culturelle, il va être pris à partie

par les Gardes Rouges et critiqué pour son passé

d’anarchiste et ses tendances bourgeoises.

Dès octobre 1966, sur « Ordre des Quatre » - la

fameuse Bande des Quatre composée de CHIANG

Ching, la femme de MAO, et ses trois acolytes :

WANG Hongwen, YAO Wenyuan et CHIANG Chiunq’ao -,

il est brusquement épuré alors qu’il venait de

participer, en tant qu’adjoint du chef de la

délégation chinoise aux travaux de la « 

Conférence des écrivains afro-asiatiques » réunie

à Pékin en juin-juillet. Jusqu’en janvier 1970,

il est astreint à se rendre quotidiennement au

bureau de « L’association des écrivains de

Shanghai » , mais ce n’est pas pour des exercices

intellectuels. « Je faisais de petits travaux

manuels, je servais à la cantine, je balayais, je

débouchais les égouts, les toilettes » rappelle

t-il dans une interview donnée à l’A.F.P. en 1978.

En 1970, il a soixante-six ans. YAO Wenyuan le

traite « d’anarchiste et d’ancêtre de

l’anarchisme en Chine ». Qualifié de « sommité

académique réactionnaire », son chef d’oeuvre « 

Famille » est rangé dans la catégorie des « 

herbes vénéneuses ». Dans la Rue de Nankin, la

plus passante de Shanghai, des dazibaos le

qualifient, sur toute la hauteur des immeubles de

« traître à la nation ». Si toutefois il ne fit

pas l’objet de brutalités physiques, il ne lui

est pas possible de soigner sa femme ni de la

faire hospitaliser et elle meurt du cancer en

1972. Il doit par contre participer à des

meetings de critique « face aux masses » et même

en direct à la télévision.

Interdit d’écriture, il passe deux ans à la

campagne dans une « Ecole du 7 mai », de 1970 à

1972, « à l’écoute des paysans » selon la

terminologie officielle. Il raconte : « Je

restais debout, puis on me permettait de

m’asseoir. Je me levais quand on me posait des

questions. On m’injuriait fréquemment mais je

gardais mon calme. Beaucoup d’accusations étaient

contraires à la réalité. Quelquefois je refusais

d’accepter la critique, et alors on m’accusait de

ne pas être honnête. Mais si l’accusation était

juste, je l’acceptais. »

Son sort va toutefois ensuite s’améliorer grâce à

l’intervention du Premier Ministre ZHOU Enlai et

il est transféré au bureau des traductions de « 

L’association des écrivains de Shanghai », tout

en restant interdit de toute activité sociale. Il

traduit notamment du russe « Terres vierges » de

Tourgueniev, mais il lui est impossible d’écrire

lui-même et il demeure placé sous la surveillance

constante d’un véritable inquisiteur : « Un homme

de confiance de la Bande des Quatre venait

souvent chez moi pour vérifier si je n’écrivais

pas d’histoire pour les démasquer. »

En mai 1977, une fois cette Bande des Quatre

elle-même épurée à la suite de la mort de MAO en

octobre 1976, il sera enfin réhabilité

officiellement.

Nous abordons ainsi la quatrième et dernière

partie de sa vie : « La sérénité retrouvée ».

PA Kin va redevenir, nolens volens, une figure

officielle du régime qui cherche à donner de

lui-même à l’étranger une image de marque plus « 

libérale » afin de faire oublier les exactions

sans nom et sans nombre de la Révolution

Culturelle. La culture chinoise, mise à mal

pendant dix ans, a besoin d’une figure de proue,

qui plus est, reconnue comme telle à l’étranger.

En l’espace de six ans, quatre de ses romans : « 

Nuit glacée », « Le jardin du repos », « Famille

 », et « Printemps », ainsi que quatre recueils de

nouvelles, « Vengeance », « Les secrets de

Robespierre », « L’automne dans le printemps » et

« La pagode de la longévité » vont être traduits

et publiés en français.

Mais outre le fait que ces ouvrages sortent en

ordre dispersé, sans aucune logique ni cohérence

propre - huit livres, sept éditeurs et huit

traducteurs différents ! -, l’accent est mis sur

PA Kin , écrivain engagé au service de la

révolution chinoise version MAO, son anarchisme

- à l’exception des préfaces de René ETIEMBLE et

de Marie-José LALITTE - étant passé par pertes

et profits, d’autant que les traductions ont

toutes été effectuées à partir d’éditions

chinoises postérieures à 1958, donc réécrites.

Les traducteurs eux-mêmes ne s’en cachent pas à

l’instar de Madame ALEZAIS et de Monsieur LI

Tchou-Houa pour « Famille »

 : « Pour la traduction de cet ouvrage paru en

1931, nous avons suivi la dernière édition

publiée à Pékin en 1977, mais nous avons eu

parfois recours aux éditions antérieures

lorsqu’elles nous semblaient présenter des

variations intéressantes. » Le fonds anarchiste

n’a pas dû être pour eux une variation

intéressante et l’on comprend mieux lorsqu’ils

poursuivent : « Nous disons notre reconnaissance

à Madame Michelle LOI qui a bien voulu relire

notre traduction et nous a donné de précieux

conseils. » On peut lui faire confiance à

Michelle LOI pour gommer justement le fonds

anarchiste, elle qui, pro-chinoise bornée,

écrivait en 1974 dans « Libération » à propos de

la sortie du livre de Simon LEYS « Ombres

chinoises » : « Mais quand on travaille dans et

pour « Libé », comment peut-on tenir le crachoir

aux agresseurs de tout ce que la vraie gauche, la

presque gauche et la gauche de la droite (sic !)

comporte d’admirateurs de la Chine, acceptant la

responsabilité de mettre sous les yeux du grand

public non averti une caricature de la Révolution

Culturelle, un des évènements de notre temps les

plus riches de sens pour tout le monde ? »

On note également que sur la troisième de

couverture du « Jardin du repos » il est présenté

comme « un compagnon de route du mouvement

communiste » et que depuis 1948 il avait

définitivement abjuré - admirons au passage la

connotation religieuse - l’anarchisme.

Seule Marie-José LALITTE, traductrice de « Nuit

glacée » qualifie Emma GOLDMAN de « mère

spirituelle » de PA Kin avec ce commentaire en

note : « Emma Goldman, 1869-1940, éminente

anarchiste américaine. Son nom n’est plus

mentionné dans les rééditions des œuvres de PA

Kin après 1949. »

C’est toutefois la parution de la traduction

française de « Famille » qui lui permet de

revenir cinquante après en France, en mai 1979,

à la tête d’une délégation d’écrivains et de

critiques chinois. Et il y retourne à nouveau en

septembre 1981 à l’occasion du 45° congrès du Pen

Club. Le voilà au faîte des honneurs. Président

de l’ « Association des Ecrivains Chinois »

depuis décembre 1981, il est alors considéré

depuis la mort de MAO Dun en mars 1981 comme le

plus grand écrivain chinois contemporain vivant

et son nom sera prononcé plusieurs fois au cours

des années 80 pour l’attribution du Prix Nobel de

littérature qui n’a, à ce jour, toujours pas

couronné d’écrivain de nationalité chinoise

puisque GAO Xingjian, en 2000, l’a reçu en tant

que citoyen français.

Toujours est-il qu’après avoir publié entre

1928 et 1948 vingt romans, treize recueils de

nouvelles et de contes, cinq écrits de voyages et

douze volumes d’essais, il n’a plus écrit depuis

la moindre œuvre de fiction, seulement quelques

oeuvrettes de circonstance et de commande jusqu’à

ce qu’il s’attelle enfin au début des années 80,

au sortir de la Révolution Culturelle qui l’a

tant éprouvé, à la rédaction de ses Mémoires.

Intitulées « Au gré de ma plume », elles ont été

publiées en cinq volumes, dont l’un a été traduit

en français et publié en 1992 aux éditions « 

Littérature chinoise ». Dans la préface, il

indique :

« Je livre mes pensées et réflexions

comme elles me viennent, tout simplement, sans

plan décidé à l’avance… J’écris simplement pour

exprimer mes sentiments. Lancé par hasard dans la

littérature, je me suis formé en écrivant. »

Il

apparaît ainsi comme un adepte de la

transcription de ce qu’il voit et ressent

directement de l’expérience et non de

l’imagination :

« La vie est vraiment la source de toute

réalisation artistique, et la seule source…Une

œuvre littéraire reflète la façon dont l’écrivain

comprend la vie. »

Il revient également dans ses Mémoires sur

l’origine de son nom de plume. Jeune militant

anarchiste dans les années 20 à Chengdu, la

capitale du Sichuan, il signait ses articles de

son nom de famille , LI Fei kan. Mais lors de la

rédaction de son premier roman « Destruction »,

pendant son séjour en France en 1927-28, il pensa

utiliser un nom de plume afin de distinguer ses

activités de militant politique de celles

d’écrivain. Toutefois, bien que les spécialistes

de la littérature chinoise, comme MONSTERLEET ou

HSIA, ainsi que sa biographe, Olga LANG, estiment

que PA (ou BA) est la première syllabe de

BAKOUNINE, et KIN la dernière de KROPOTKINE,

lui-même s’en est défendu en affirmant que BA

était un hommage à son ami BA Enpo, et si KIN

faisait effectivement référence à KROPOTKINE, ce

n’était pas par volonté politique mais simplement

parce qu’à ce moment-là il traduisait son livre

majeur « L’Ethique » et que Kin était un

caractère facile à retenir. Angel PINO, le

meilleur connaisseur français de l’œuvre de PA

KIN abonde dans ce sens avec l’article, qu’il

veut « définitif », publié à ce sujet dans le

numéro 2 de la revue « Etudes Chinoises » de

l’année 1990, « Ba Jin, sur l’origine d’un nom

de plume ». Pour ma part, je n’en serai convaincu

que si l’on retrouve un texte publié sur la

question par PA KIN lui-même et datant d’avant

1949…

En tout cas cette dernière période de sa vie,

que l’on pourrait qualifier de « Sérénité

retrouvée », le voit tout de même adresser en

1989 son « Salut aux étudiants du Printemps de

1989 », ce charbon ardent qui a embrasé toute la

société civile urbaine avant d’être broyé dans le

sang sous les chenilles des chars de la place

Tian’anmen. Mais depuis plus de dix ans, alors

qu’il aura 100 ans au mois de décembre, il vit

reclus sous la « garde » vigilante de sa fille.

Son testament politique pourrait être son hommage

à SHEN Congwen, décédé en 1988, et qui avait

choisi, lui, le silence après l’avènement du

régime communiste en 1949 : « A la mémoire d’un

ami », publié en 1992 aux éditions des « Mille et

Une nuits » est un grand texte sur le refus de

l’intellectuel face au pouvoir.

Centenaire malgré lui, ce dernier géant de la

littérature chinoise vient de s’éteindre à

Shanghai ce 17 octobre 2005, succombant à la

maladie selon le communiqué officiel de l’agence

Chine Nouvelle. Maladie ou euthanasie ? En effet,

réduit depuis plusieurs années à l’état

végétatif, rivé sur son lit d’hôpital et

maintenu sous perfusion, il n’en pouvait plus de

cette vie s’étirant à n’en plus finir. « La

longévité est un châtiment » aurait-il marmonné.

Oui, Pa Kin réclamait l’euthanasie, dernière

leçon de courage d’un homme dont la vie se sera

confondue avec ce XX° siècle qui aura vu se lever

tant d’espoirs pour engendrer autant de

désillusions.

Mais ne désespérons pas pour autant de l’avenir !

Les idées anarchistes restent plus que jamais

d’actualité. A nous de les mettre en pratique.

Jean-Jacques Gandini.

Vous trouverez sur le site les informations complémentaires