Débat : Y a-t-il une ontologie anarchiste ? Réflexions sur Nietzsche et d’autres. (4)

Réponse complémentaire de Daniel Colson

NIETZSCHE, Friedrich Wilhelm (1844-1900)COLSON, DanielPEREIRA, Irène (1975-…)KUPKA, Frantisek (Opocno, Bohème 1871/09/23 - Puteaux, France 1957/06/24). Également nommé Frank ou François.

Textes précédents :

Lettre d’Irène Pereira

Post-scriptum d’Irène Pereira

1° lettre de Daniel Colson

Chère Irène Pereira,

Je me permet donc de répondre à vos question du 23 juillet dernier.

1 - Le texte de Nietzsche, "chrétien et anarchiste", dans Le crépuscule des idoles, constitue la preuve éclatante : 1) en premier lieu de la grande méconnaissance de Nietzsche pour ce qui concerne les anarchistes (il faudrait faire une enquête précise sur ses sources d’information) ; 2) en second lieu (et donc plus secondairement) de la force des préjugés spontanés qui forment les idées politiques et sociales de Nietzsche, des idées bien évidemment "réactionnaires" (si ce mot n’était pas aussi incongru lorsqu’on parle de Nietzsche), mais qui (tout aussi évidemment) n’ont que peu d’importance dès lors que l’on s’intéresse à la pensée de Nietzsche et que l’on ne se laisse plus guider par des repères aussi superficiels et grossiers, pour classer et essentialiser les êtres (je ne vous accuse évidemment pas de ce défaut rédhibitoire). A ces deux raisons on peut également ajouter qu’il est loin d’être certain que l’anarchisme n’ait pas manifesté souvent cette force de ressentiment que lui reproche Nietzsche.

F. Kupka, "Résistance"
"il est loin d’être certain que l’anarchisme n’ait pas manifesté souvent cette force de ressentiment que lui reproche Nietzsche."

Il reste que la moindre enquête même la plus rapide de ce que furent les mouvements libertaires, suffit non seulement à montrer comment la critique de Nietzsche est vaine, mais surtout, en quoi ces mouvements s’inscrivent justement dans tout ce que dit Nietzsche sur les "forts", les "maîtres", les forces "affirmatives", etc. Je me permets ici de vous renvoyer à mon article paru dans la revue A contretemps n° 21 d’octobre 2005, sous le titre "Nietzsche et l’anarchisme" [1].

Votre question soulève un second point d’une autre nature : la question de la Justice. Pour aller plus loin il me semble qu’il faudrait parvenir à mettre à jour ce que Proudhon entend par cette notion qui constitue le cœur de son œuvre majeure (De la Justice...). J’avoue pour ma part ne pas bien voir ce qu’il veut dire et comment la Justice s’inscrit dans ses conceptions sociologiques et philosophiques.

2 - Mon choix du mot "jugement" dans le petit lexique est effectivement malencontreux car il semble se référer au "jugement" des tribunaux ou de la science où il s’agit toujours de mesurer un fait ou un cas sur une échelle extérieure, objective et transcendante à ces faits et à ces cas. En ce sens le "jugement" dont je parle n’est pas un jugement mais effectivement une "évaluation", ce qui n’est pas du tout la même chose. Et il me semble que si Deleuze attaque violemment le "jugement" il ne confond pas jugement et évaluation dans la mesure où l’évaluation permet justement de désigner l’inverse du jugement ("de Dieu"), à savoir un jugement qui serait intérieur, subjectif et immanent. Il me semble que toute la philosophie de Nietzsche implique justement ce lien entre point de vue et évaluation, l’affirmation de "valeurs" qu’implique toute perspective, c’est à dire une évaluation. Voilà ce que j’ai voulu dire, mais je n’aurai pas du le dire à propos du mot "jugement". Par rapport à Spinoza, l’évaluation serait la façon dont les êtres jugent ce qui est bon et ce qui est mauvais pour eux, les bonnes et les mauvaises rencontres, les rencontres qui donnent de la joie en augmentant la puissance des êtres, et les rencontres qui produisent de la tristesse en diminuant cette puissance. La mise en œuvre pratique et historique par l’anarchisme du "fédéralisme" est une immense et variée expérimentation de cette conception du rapport entre les êtres où la détermination est toujours subjective, intérieure et donc immanente aux agencements possibles entre les êtres.

3 - Pour moi il ne fait aucun doute que le "commun" et la "raison collective" propres à l’anarchisme congédient complètement toute "justification" (qui implique le jugement de Dieu) et toute "communication". C’est la position de Deleuze mais c’est aussi ce que disent sans cesse et sous toutes les formes les textes et les pratiques des mouvements libertaires. C’est ce qu’il faudrait montrer en détails et de multiples façons, depuis la critique incessante des "intermédiaires", des "représentants", des "chargés d’affaire" par l’anarcho-syndicalisme jusqu’à la conception des organismes de coordination comme "boites aux lettres" et comme lieux d’enregistrement statistique. J’essaie de dire cela aux mots "économie" et "statistiques (mathématiques)", là où comme l’écrit Leibniz "au lieu de disputer, on pourrait dire, comptons !".

4 - Je suis d’accord avec tout ce que vous dites dans ce quatrième point. Sauf que de l’universel qui n’est plus quelque chose de formel ni de donné a priori, qui est construit collectivement dans la pratique, et donc concret, il vaut sans doute mieux l’appeler du "commun" pour éviter tout les malentendus qu’implique la notion d’universel, une notion qu’il est toujours inquiétant (d’un point de vue libertaire) de ne pas pouvoir se passer. Si "rien n’est plus utile à l’homme que l’homme" et si ma liberté dépend de la liberté des autres, du maximum d’autres, c’est justement parce que chaque être est radicalement singulier, "unique" dit Stirner. L’élargissement n’est pas numérique mais qualitatif. Tout être nouveau ne vient pas rajouter un même de plus (qui donnerait quoi de plus ?) mais un différent forcément singulier qui enrichit ainsi les rencontres et les agencements possibles, des rencontres et des agencements dont il s’agit ensuite d’évaluer le caractère émancipateur ou non, c’est à dire leur capacité à augmenter la puissance d’agir et l’ampleur de la perception des êtres associés. En voulant garder l’universel dont on ne pourrait pas "se passer totalement" et alors qu’individualité et singularité seraient seulement "importantes dans l’anarchisme" vous risquez de rester au milieu du gué, c’est à dire du côté de la berge que vous vouliez quitter.

5 - Dans ce cinquième point vous manifestez de nouveau votre grand hésitation (que je comprend). Le "perspectivisme" et la "vie en commun" peuvent-ils "se passer de tout concept de vérité ? Oui si par vérité vous entendez tout ce qu’on vient de voir sur l’universel, la communication et l’a priori divin et étatique qu’ils impliquent dans le caractère massif et habituel de leur usage et qu’ils risquent toujours de conserver par dévers eux mêmes lorsqu’on semble les critiquer ou les adoucir. Non, si par vérité et par universel on entend quelque chose de radicalement subjectif, intérieur et immanent aux associations qui les produisent. Mais dans ce cas il est certainement préférable de renoncer à des mots aussi mensongers.

Mes réponses sont beaucoup trop rapides, mais on peut continuer de "discuter", c’est à dire d’affronter des points de vue, des prises de position, des jugements de valeurs et donc des disputes, des incompréhensions et, peut-être, des "ententes" comme disaient les anarcho-syndicalistes, des associations affinitaires....

Bien cordialement

Daniel Colson

[1Voir la référence ci-dessous